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Le modèle suisse prend des coups

Walter Wittmann: «La Suisse stagne depuis dix ans». SF DRS

En vue des élections fédérales d’octobre, des voix appellent au changement. Comme l’économiste Walter Wittmann, pour qui la Suisse est victime de ses mythes.

Ce libéral estime que le fédéralisme et la démocratie menacent la Suisse de stagnation.

Professeur d’économie à l’Université de Fribourg de 1965 à 1998, Walter Wittmann est l’auteur d’un de ces pamphlets dont il a le secret.

«Les Mythes helvétiques» (en allemand) jettent un pavé dans la campagne qui fait rage en vue des élections fédérales du 19 octobre prochain, notamment à propos de la «formule magique» qui arbitre la répartition des sièges gouvernementaux.

Dans ce livre, l’auteur ultra libéral démonte 22 mythes, de celui du «réduit national» qui a fait recette pendant la 2e Guerre mondiale à la perte de dynamisme, en passant par la voie solitaire sans l’Union européenne, le paradis fiscal, le protectionnisme, le fédéralisme, la formule magique, le consensus entre partis et régions ou le système majoritaire.

Avec son dernier livre «Entre marché et Etat – la voie tortueuse vers l’Union européenne» (également en allemand), Walter Wittmann aborde les relations spécifiques de la Suisse avec l’Europe. Son regard «réaliste» contribue largement au débat.

swissinfo: Selon vous, la Suisse va mal et se repose sur ses succès passés…

Walter Wittmann: Oui, exactement, tous les chiffres récents montrent que la Suisse a perdu son dynamisme depuis 1973 parce que, s’estimant un «Sonderfall» (un cas particulier), elle n’a pas procédé à sa libéralisation en temps voulu. Résultat, elle est en stagnation depuis dix ans et elle est en train d’être dépassée par les autres pays européens.

swissinfo: Mais elle reste un pays riche?

W. W.: Certes, mais elle ne progresse plus, c’est le problème. Les statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montrent que la Suisse est la dernière au classement en terme de croissance. La Suisse regarde toujours en arrière et célèbre même ses aspects les plus négatifs, c’est-à-dire ses échecs.

swissinfo: Comment expliquez-vous cette attitude?

W. W.: Oh, cela remonte à la propagande des années 30. La Suisse voulait (avec raison) faire face au nazisme et s’est désignée elle-même comme un «Sonderfall» et elle en a profité pendant la 2e Guerre mondiale.

Si bien que même la génération suivante s’est convaincue que l’«Alleingang» (la voie solitaire) lui a permis de survivre et de prospérer. C’est une question de mentalité.

swissinfo: Mais cette particularité a tout de même garanti une certaine stabilité à la Suisse…

W. W.: Oui, c’est très joli la stabilité, mais si c’est au point qu’il ne se passe plus rien, c’est comme un cimetière: il ne s’y passe rien non plus.

swissinfo: Quelles sont vos recettes pour que la Suisse retrouve son énergie?

W. W.: Quand on sait que l’innovation produit 80% de la croissance économique, je ne peux que répondre qu’on manque d’innovation en Suisse.

Les branches dynamiques, comme la pharmacie, se développent à l’étranger, là où les marchés sont plus attrayants et la main-d’œuvre plus qualifiée, surtout en matière de recherche et de développement.

Trop de secteurs manquent de dynamisme et de rentabilité, alors qu’ils sont protégés. Comme l’agriculture, la construction, le tourisme, les services publics. Avec de tels fils à la patte, il n’est pas étonnant que la Suisse stagne. Or elle est en stagnation depuis le début des années 90, avec une embellie entre 1999 et 2000. Pendant ce temps, d’autres pays nous rattrapent, c’est notamment le cas de l’Autriche.

swissinfo: Mais de nombreux pays, notamment de l’Union européenne (UE), protègent eux aussi leur agriculture, pour prendre cet exemple?

W. W.: Oui, mais la Suisse accorde le double de subventions agricoles que l’UE. Notre agriculture est la plus chère du monde.

swissinfo: Vous préconisez un libéralisme pur et dur à l’américaine?

W. W.: Pas du tout. Je préconise une économie à l’américaine pour sa flexibilité mais nous devons préserver le système d’assurances sociales qui est le nôtre. Simplement, il faut le financer différemment.

swissinfo: Autre mythe mis à mal dans votre livre, le fédéralisme et la démocratie directe sont, selon vous, les pires ennemis de la Suisse…

W. W.: C’est bien simple, ils nous empêchent d’avancer. Par exemple, le peuple suisse a rejeté l’adhésion à l’UE en 1992. Cela a été une erreur historique.

Si cela avait été au Parlement – favorable – de se prononcer, nous serions membres de l’UE à l’heure qu’il est. Toutes les mesures de libéralisation proposées par référendum ont été rejetées.

Le plus absurde, c’est que les partis membres du gouvernement ont utilisé le référendum contre les décisions de leurs propres représentants. Le gouvernement ne peut rien faire et le peuple n’est pas qualifié pour se prononcer sur des sujets si compliqués.

swissinfo: Si la démocratie directe pénalise, quel système politique préconisez-vous pour la Suisse?

W. W.: Je suis opposé au système de la proportionnelle et favorable à un système majoritaire qui, seul, permet d’atteindre des majorités nettes.

En outre, je suis contre le dogme de la «formule magique» (de répartition codifiée de l’exécutif fédéral entre 4 partis) parce qu’on n’a pas besoin de 4 partis pour prendre des décisions qui font avancer un pays.

swissinfo: Selon la «formule magique», les 7 sièges gouvernementaux sont répartis entre les socialistes (2), les radicaux (2), les démocrates chrétiens (2) et la droite dure de l’Union démocratique du centre(1), alors que les sondages créditent cette dernière de 26% des voix aux élections d’octobre. Le débat qui fait rage actuellement est donc sans intérêt?

W. W.: Non, au contraire. Ce système a été créé en 1959. En 1984, les socialistes ont failli quitter le gouvernement, puis y ont renoncé, au grand soulagement des partis «bourgeois» qui avaient encore moins d’idées que la gauche.

De toute façon, peut importe qui siège au gouvernement. Ce qui est important, c’est que le gouvernement compte des partis qui sont déterminés à procéder à la libéralisation de ce pays. Ce n’est pas l’étiquette de la bouteille qui fait un bon vin, c’est son contenu.

swissinfo: Vous êtes un grand pessimiste?

W. W.: Pas du tout, je suis réaliste. Et les trente dernières années passées le démontrent.

swissinfo: Participerez-vous aux élections fédérales le 19 octobre prochain?

W. W.: Oui, par principe. Mais je n’ai aucune illusion: cela ne va rien changer. Chacun doit suivre sa conscience.

Interview swissinfo: Isabelle Eichenberger

Walter Wittmann est né en 1935 dans le canton des Grisons. Cet ultra-libéral a été professeur d’économie à l’Université de Fribourg de 1965 à 1998. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages. Dont «Les mythes helvétiques» (1998) et «Entre marché et Etat – le sentier escarpé vers l’union européenne» (également en allemande), septembre 2003.

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