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Violence, impasse et espoir: la paix en Colombie sur un fil

Un groupe de citoyens lors de l'annonce des résultats du premier tour de l'élection présidentielle à Bogotá, en Colombie, le dimanche 31 mai 2026.
Lors de l’annonce des résultats du premier tour des élections présidentielles à Bogotá, en Colombie, le dimanche 31 mai 2026. Copyright 2026 The Associated Press. All Rights Reserved

Près de dix ans après l’accord de paix conclu avec les FARC, la paix en Colombie demeure fragile. Violence, impunité et lenteurs dans le processus de réparation continuent de marquer le quotidien. Face à cette situation, des militantes mettent en garde contre un possible recul des avancées obtenues et appellent à un soutien international renforcé, au-delà des clivages politiques et dans une perspective de long terme.

Assassinats. Enlèvements. Disparitions forcées. En Colombie, ces réalités font toujours partie du quotidien. Dix ans après la signature de l’accord de paix avec les FARC, le pays enregistre chaque année des centaines de cas de ce type.

Dans ce contexte de recrudescence de la violence, le Parlement européen a adressé une lettre aux candidates et candidats à la présidence colombienne, dont l’élection doit avoir lieu cet été. L’institution y exprime sa «profonde préoccupation face aux assassinats et aux menaces persistantes à l’encontre des leaders sociaux, des défenseurs des droits humains (…) ainsi que des signataires de l’accord de paix».

Karin G. Bastidas Díaz est mère d'un enfant de sept ans et souhaite pour lui et sa génération une vie sans crainte des armes.
Karin G. Bastidas Díaz est mère d’un garçon de sept ans et souhaite pour lui et sa génération une vie sans crainte des armes. SWI/Patricia Islas

La Suisse politique s’est également penchée sur la situation en Colombie. À Berne, l’activiste colombienne Karin Gabriela Bastidas Díaz a rencontré Mariana Groba Gomes, de la Division Paix et droits de l’homme (DPDH) du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

«Nous avons alerté la Suisse sur la fragilité de la situation actuelle et sur le risque que les progrès réalisés dans le processus de paix soient réduits à néant», explique Karin Gabriela Bastidas Díaz. Elle est membre de l’alliance politique Hilando Poderes: Mujeres que Transforman, un collectif réunissant des militantes issues de dix communes du département du Nariño, dans l’extrême sud-ouest de la Colombie, particulièrement touchées par la violence.

«Le conflit est profondément patriarcal»

Karin Gabriela Bastidas Díaz suit de près les avancées des négociations de paix entre le gouvernement colombien et le Frente Comuneros del Sur. Ce mouvement est issu d’une scission de l’Ejército de Liberación Nacional (ELN), groupe armé qui avait quitté la table des négociations en 2024. À l’époque, la Suisse participait au processus en tant que pays accompagnateur des pourparlers avec l’ELN.

Selon Karin Gabriela Bastidas Díaz, le Frente Comuneros del Sur est devenu, en avril 2025, le premier groupe armé opérant dans le département du Nariño à accepter de déposer les armes pour engager des négociations avec les autorités.

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Son alliance milite pour que la voix des femmes soit pleinement prise en compte dans ces discussions. «Nous, les femmes, voulons la paix, nous aspirons à la paix. Or, le conflit est profondément marqué par le patriarcat et le machisme. Les répercussions sur les femmes restent invisibilisées», déplore l’activiste. Certes, on parle du conflit, des déplacements de population et des meurtres, mais sans tenir compte de la perspective de genre.

C’est précisément cette question qu’elle a abordée lors de sa rencontre avec la représentante du DFAE. La Suisse a fait de l’inclusion un élément central de son programme de coopération 2025-2028 en ColombieLien externe, s’inscrivant ainsi dans le prolongement des efforts de paix menés par les autorités colombiennes.

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En Colombie, la Suisse est perçue comme une «partenaire fiable», affirme Karin Gabriela Bastidas Díaz. Cette réputation repose sur plus de vingt ans d’engagement en faveur de la paix ainsi que sur son rôle de tierce partie dans les négociations avec différents groupes armés. La participation équitable des femmes et des hommes aux formats de dialogue et aux négociations de paix constitue l’une des priorités de la Suisse, selon sa stratégie de politique étrangère Amériques 2026-2029.

L’exclusion persistante des femmes du processus de paix est également au cœur du combat de Paola B. Cuatin. La politologue a accompagné Karin Gabriela Bastidas Díaz à Berne. Selon elle, l’absence des femmes dans l’élaboration de l’agenda des négociations à Nariño a largement contribué à la création de leur alliance féminine. Figure reconnue en Colombie pour son engagement en faveur d’un féminisme pacifiste et antimilitariste, Paola B. Cuatin dirige aujourd’hui l’alliance Hilando Poderes.

Elle estime que le dialogue entre femmes et la construction d’alliances constituent des leviers essentiels pour renforcer leur participation au processus de paix. Une approche solidement ancrée dans la politique étrangère suisse en matière de paix, et qui doit désormais démontrer son efficacité en Colombie, a-t-elle plaidé lors de sa visite à Berne.

Des personnes pleurent sur la Panaméricaine après une attaque à Cajibío, en Colombie, le 25 avril 2026. Quatorze civils ont été tués et 38 autres blessés lors de cette attaque de la guérilla, perpétrée à l'aide d'une bombe artisanale.
À la suite d’une attaque perpétrée à Cajibío, en Colombie, le 25 avril 2026. Quatorze civils ont été tués et 38 autres blessés lors de cette attaque menée par la guérilla à l’aide d’une bombe artisanale fabriquée à partir d’une bouteille de gaz. Keystone-SDA

Une perception internationale déformée

La Colombie demeure en proie à un conflit armé, insiste Paola B. Cuatin, qui souligne également la gravité de la crise humanitaire que traverse le pays. Dix ans après l’accord de paix historique signé avec la guérilla des FARC, les groupes armés se sont fragmentés et multipliés sur l’ensemble du territoire.

Tant que la violence restera économiquement rentable, une paix durable sera difficile à atteindre, estime Andrés Aponte, analyste principal au bureau andin de la Global Initiative against Transnational Organized Crime (GI-TOC).

Selon lui, les enjeux dépassent largement le seul trafic de drogue. «Au-delà de la cocaïne, il existe toute une série d’autres économies criminelles tout aussi importantes, voire plus», pointe-t-il. Parmi celles-ci figurent notamment le commerce de l’or, la traite des êtres humains, le trafic d’armes ainsi que la déforestation en Amazonie.

Andrés Aponte considère également que l’approche initiale du processus de paix, en particulier l’idée de Paz Total («Paix totale»), était «très vague». «On n’a pas suffisamment réfléchi à la manière de lui donner une assise politique et juridique. Il n’existait pas de cadre normatif clair.» Dans les relations avec les groupes criminels, cette lacune a souvent conduit, selon lui, à réduire le processus à une simple «prolongation des cessez-le-feu».

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L’analyste souligne, du reste, l’importance du rôle joué par les acteurs internationaux. L’accompagnement assuré par des pays tels que la Suisse, la Norvège et la Suède a été «décisif pour la définition de normes minimales, non seulement en matière de confiance, mais aussi de règles du jeu». Une certitude: «Cet accompagnement doit se poursuivre.»

Dans son rapport annuel sur la situation humanitaire en ColombieLien externe, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a officiellement averti que les conséquences des conflits armés dans le pays avaient atteint leur niveau le plus grave de la dernière décennie.

Cette réalité contraste fortement avec l’image largement répandue à l’échelle internationale selon laquelle la Colombie serait entrée, après 2016, dans une phase de transition qui aurait apporté sécurité et paix, note Paola B. Cuatin. Ni elle ni ses compagnes de lutte ne se sentent à l’abri. «En Colombie, défendre les droits humains est une décision qui peut vous coûter la vie. Lorsqu’on choisit de s’engager dans cette voie, on accepte consciemment de prendre ce risque», confie-t-elle.

«Ne nous abandonnez pas»

Pour les deux militantes, il est essentiel que la Suisse poursuive son soutien aux efforts de paix. «La situation en Colombie reste difficile, et ce n’est pas le moment pour la communauté internationale de nous abandonner. La Suisse peut continuer à jouer un rôle important en accompagnant les négociations dans le cadre du processus de paix», déclare Paola B. Cuatin. Selon elle, l’aide suisse a largement contribué au renforcement des initiatives de la société civile en Colombie. Elle cite notamment le soutien financier apporté à l’organisation Femmes de paix à travers le monde, qui a permis aux deux militantes de se rendre à Berne.

Paola B. Cuatin est convaincue que les femmes peuvent contribuer à la mise en œuvre concrète des nombreux processus de paix qui s'imposent en Colombie.
Paola B. Cuatin est convaincue que les femmes peuvent contribuer à la mise en œuvre concrète des processus de paix nécessaires. SWI/Patricia Islas

Cette reconnaissance n’est pas isolée. Récemment encore, le gouvernement colombien à Bogotá a remercié la Suisse ainsi que d’autres pays partenaires tels que l’Allemagne, la Norvège et les Pays-Bas pour leur engagement constant en faveur de la construction de la paix en Colombie.

Les autorités colombiennes ont rappelé que les contributions des pays partenaires avaient été déterminantes pour assurer la présence de la Mission d’appui au processus de paix en Colombie de l’Organisation des États américains (MAPP/OEA) et pour soutenir les mesures visant à transformer les communautés, à renforcer les institutions et à instaurer la confiance.

Paola B. Cuatin met toutefois en garde contre le fait qu’un changement de gouvernement dans son pays pourrait freiner les progrès réalisés jusqu’ici. «Je pense que le monde sait que la droite colombienne ne soutient pas cette politique de paix et les processus de négociation qui l’accompagnent. Elle privilégie une solution militaire et veut mettre fin à la guerre par encore plus de guerre», déclare-t-elle. Or, l’histoire de la Colombie a démontré que cette approche ne permettait pas de résoudre durablement le conflit, poursuit la militante.

Paola B. Cuatin reconnaît néanmoins que la stratégie de Paz Total portée par le gouvernement de gauche sortant n’a pas atteint ses objectifs. Selon son analyse, «le conflit s’est fragmenté, les groupes criminels se sont renforcés et la violence est devenue une activité lucrative, alimentée par le trafic de drogue, l’exploitation minière illégale et l’extorsion».

Elle insiste toutefois sur un point fondamental: un conflit aussi complexe et enraciné que celui de la Colombie ne peut être résolu en l’espace d’un seul mandat présidentiel. La construction de la paix exige un engagement de long terme, capable de survivre aux changements de gouvernement, conclut-elle.

Texte relu et vérifié par Marc Leutenegger, traduit de l’allemand par Zélie Schaller/op

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