La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

La controversée collection Bührle exposée de manière condensée à Zurich

Le Musée des Beaux-Arts de Zurich peine toujours à faire face à la complexité du don de Bührle. Cette fois-ci, le musée a rassemblé l'ensemble de la collection, un peu comme on trouverait des objets hétéroclites dans un coffre.
Le Musée des Beaux-Arts de Zurich continue de se confronter à l’héritage de la collection controversée d’Emil Bührle. Kunsthaus Zürich

La collection d’art de l’industriel suisse Emil G. Bührle, prêtée au Kunsthaus de Zurich, est au cœur de polémiques à répétition. Chargé d’établir la provenance de ces tableaux, dont beaucoup appartenaient à des collectionneurs juifs persécutés par les nazis, le plus grand musée d’art de Suisse a inauguré une nouvelle exposition, la troisième depuis la première présentation des œuvres en 2021.

Vêtue d’une robe blanche transparente qui dévoile davantage qu’elle ne dissimule, La Sultane d’Édouard Manet, peinte vers 1871, est exposée au Kunsthaus de Zurich dans un accrochage dense, entourée de près par d’autres œuvres tout aussi prestigieuses.

Aucune notice n’indique le nom de l’artiste, le titre ou la date des tableaux – encore moins l’historique de leur propriété –, dans cette exposition qui a ouvert ses portes en avril. Une borne interactive, installée dans la première salle, se révèle plus instructive: après quelques manipulations, les visiteurs découvrent que La Sultane a autrefois appartenu à l’industriel juif allemand Max Silberberg, déporté en 1942 et présumé exterminé à Auschwitz.

« La Sultane » d'Édouard Manet, 1871.
La Sultane d’Édouard Manet, 1871. Sammlung Emil Bührle

Max Silberberg a vendu le tableau en 1937 au marchand d’art Paul Rosenberg, avant qu’Emil G. Bührle ne l’acquière en 1953. À l’époque l’homme le plus riche de Suisse, Emil G. Bührle a bâti sa fortune en vendant à l’Allemagne nazie les canons antiaériens produits par ses usines. Il a amassé une vaste et précieuse collection d’art, exposée pour la première fois en 2021 dans la vaste extension du Kunsthaus. Certains des tableaux qu’il a acquis sont connus pour avoir été spoliés à des familles juives.

Dans le cas de La Sultane, la Fondation et Collection E. G. Bührle a conclu l’an dernier un accord confidentiel avec les héritiers de Max Silberberg, lesquels soutenaient que la vente du tableau avait été dictée par les persécutions nazies. Une affirmation contestée par la fondation.

La qualité de la collection Bührle est indéniable, réunissant des chefs-d’œuvre de Claude Monet, de Vincent van Gogh, de Paul Cézanne et d’Auguste Renoir. Pourtant, de nombreux critiques – historiennes et historiens, spécialistes de la recherche de provenance, artistes ainsi qu’observateurs – estiment que le Kunsthaus a commis une erreur historique en acceptant le prêt de longue durée de 205 œuvres d’art appartenant à la fondation créée en 1960 par la veuve et les enfants d’Emil G. Bührle.

Depuis la première exposition en 2021, la collection suscite malaise, voire indignation du public. Les débats se concentrent autant sur l’origine de la fortune d’Emil G. Bührle que sur la provenance trouble de certains tableaux.

L’ampleur de ce don est telle que le musée tente aujourd’hui, pour la troisième fois, d’affronter publiquement cette collection et l’histoire complexe, encore irrésolue, qui l’accompagne.

Plus

Plus

Histoire

Emil Bührle ou l’art de la guerre

Ce contenu a été publié sur Sa collection d’art sera présentée au Kunsthaus de Zurich en 2021. Mais son histoire continue à faire débat. Qui était Emil Bührle?

lire plus Emil Bührle ou l’art de la guerre

Le don

Les liens entre Emil G. Bührle et le Kunsthaus remontent à 1940, lorsque l’industriel a rejoint le conseil de fondation du musée. Emil G. Bührle a financé une première extension du bâtiment, achevée en 1958. Un buste et une plaque commémorative, exposés au musée, saluent aujourd’hui encore sa contribution.

Avant l’exposition de la collection, la ville de Zurich a commandité à l’Université de Zurich un rapport consacré à la biographie et aux activités industrielles d’Emil G. Bührle. Mais les recherches sur l’historique de propriété des tableaux ont, elles, été supervisées par la fondation créée par sa famille. Dans son ouvrage The Contaminated Museum, l’historien Erich Keller qualifie le travail de recherche de provenance mené par la fondation de «filtre occultant des éléments décisifs».

Le buste de Bührle se trouve toujours à l'entrée du bâtiment du musée.
Le buste de Bührle se trouve toujours à l’entrée du bâtiment du musée. Jakob Tanner

La première exposition de la collection a été vivement critiquée pour s’être appuyée sur ces recherches. Face à la controverse, le canton et la ville de Zurich, ainsi que les responsables du Kunsthaus, ont mandaté une expertise indépendante chargée d’évaluer le travail de recherche de la fondation. L’équipe d’expertes et experts, dirigée par le président du Musée historique allemand, Raphael Gross, a conclu à de multiples insuffisances.

Dans un entretien accordé à Swissinfo en 2024, Raphael Gross décrivait la collection comme «historiquement entachée, à une échelle peut-être unique en Suisse». Selon le rapport, sur les 205 tableaux prêtés au Kunsthaus par la Fondation Bührle, 133 ont appartenu à des familles juives avant 1945. Bon nombre de ces œuvres n’étaient pas répertoriées comme ayant eu des propriétaires juifs dans les recherches menées par la fondation.

En avril, après l’approbation d’un financement de 3,86 millions de francs (4,9 millions de dollars) par la ville de Zurich, le musée a repris à son compte les recherches de provenance de la collection dans le cadre d’un projet de cinq ans. Mais le musée semble encore chercher la meilleure manière de présenter ce don encombrant: il qualifie la nouvelle exposition, inaugurée le 10 avril et prévue jusqu’en 2027, de présentation «en transition».

«Dès lors que les recherches ont commencé, nous voulions proposer une présentation ayant le caractère d’un rapport intermédiaire, donnant un aperçu de la collection et de ce qui va suivre», explique Kristin Steiner, porte-parole du musée.

Plus

«Inventaire d’un stock»

À l’entrée des salles, un panneau mural pose les questions auxquelles cherche à répondre le Kunsthaus: «Comment présenter, dans un musée investi d’une mission publique, une collection privée à la fois prestigieuse et controversée? Comment transmettre le contexte historique dans un musée d’art?»

À l’intérieur, les tableaux sont accrochés très près les uns des autres, souvent bien au-dessus du niveau des yeux, selon ce que le musée appelle un «accrochage pétersbourgeois», typique des salons du 19e siècle. Pour les visiteurs d’aujourd’hui, habitués à de larges espaces entre les œuvres, l’ensemble peut paraître chaotique et oppressant.

Des sculptures et des statues exposées en une succession aléatoire lors de la troisième édition de la Collection Bührle au Kunsthaus de Zurich.
Des sculptures et des statues présentées dans un ordre apparemment aléatoire lors de la troisième édition de l’exposition dédiée à la collection Bührle au Kunsthaus de Zurich. Kunsthaus Zürich

Les sculptures sont, elles aussi, présentées dans une même salle, disposées sur des socles de hauteurs variées sur fond de moquette verte: un mélange hétéroclite de pietàs médiévales, de Vierges à l’Enfant, de saints et, au premier plan, d’une surprenante Petite Danseuse d’Edgar Degas. Pour obtenir des informations sur les œuvres, notamment le nom de l’artiste, la date et le titre, les visiteuses et visiteurs doivent consulter les catalogues disposés sur des présentoirs dans chaque salle.

Il est difficile de comprendre la logique qui sous-tend cette exposition provisoire, décrite par la Neue Zürcher Zeitung comme étant «aussi dépourvue d’âme que l’inventaire d’un stock». L’exposition précédente, présentée en 2023 après le tollé suscité par la première, explorait le contexte historique de la collection, la provenance de chacun des tableaux ainsi que les différentes approches possibles pour traiter, dans les musées publics, la question des œuvres spoliées par les nazis.

Une polémique sans fin

Mais même cette exposition majeure, la première à aborder de front l’héritage d’Emil G. Bührle, a essuyé de vives critiques. L’équipe d’expertes et experts chargée de sa conception a démissionné en bloc avant l’ouverture, dénonçant une approche qui, selon eux, n’explorait pas suffisamment le destin des anciens propriétaires juifs des œuvres acquises par Emil G. Bührle.

La nouvelle exposition permet au Kunsthaus de présenter quasi simultanément la totalité des œuvres prêtées, un aspect que les commissaires semblent considérer comme essentiel. Mais cette quête d’exhaustivité donne parfois lieu à des rapprochements déroutants: un Baptême du Christ peint vers 1520 par Joachim Palantir est exposé aux côtés d’une copie d’atelier, tandis qu’une reproduction de l’autoportrait de Van Gogh réalisée entre 1897 et 1898 côtoie un original.

Joachim Patinir (?), « Le baptême du Christ et le sermon de saint Jean », vers 1520.
Joachim Patinir, Le baptême du Christ et le sermon de saint Jean-Baptiste, vers 1520. Sammlung Emil Bührle

Chaque œuvre absente est symbolisée par un cadre vide tracé sur le mur, accompagné d’une photographie et d’un texte explicatif indiquant, par exemple, que le tableau est prêté à une exposition au Musée Leopold de Vienne ou, dans le cas de certaines œuvres sur papier, qu’il est trop fragile pour être exposé de manière permanente.

Dans certains cas, l’explication se révèle plus complexe. Par exemple, La Vieille Tour de Van Gogh, datant de 1884: «Cette œuvre a été vendue en raison des persécutions nazies par un ancien propriétaire entre 1933 et 1945, lors de son émigration d’Allemagne hors du territoire contrôlé par les nazis», peut-on lire. «Elle est donc considérée comme un bien culturel spolié du fait des persécutions nazies. La Fondation Bührle négocie avec les ayants droit afin de parvenir à une solution juste et équitable.»

Vincent van Gogh, « La vieille tour », 1884.
Vincent van Gogh, La vieille tour, 1884. Sammlung Emil Bührle

Le prochain chapitre

Quid de la suite? L’an prochain, une nouvelle exposition consacrée à la collection est déjà annoncée. Cette fois, le musée déclare vouloir explorer le contexte de l’histoire de l’art et le rôle des collectionneurs juifs dans le modernisme. Un film, consacré au contexte de la collection et à la relation entre Emil G. Bührle et le Kunsthaus, est également prévu.

Et après cela? L’an passé, la Fondation Bührle a modifié ses statuts pour autoriser le prêt de la collection hors de Zurich. Jusqu’alors, ceux-ci stipulaient explicitement que les œuvres devaient être exposées dans la ville. Le prêt accordé au Kunsthaus arrive à échéance en 2034, et sa prolongation au-delà de cette date demeure incertaine. À ce stade, on peut se demander si un éventuel départ de la collection serait déploré ou, au contraire, accueilli avec soulagement. Il est difficile d’imaginer qu’un autre musée européen accepte d’endosser un tel fardeau.

Une exception parmi tant d’autres : « Irène Cahen d’Anvers » (La Petite Irène, 1880) d’Auguste Renoir occupe une place de choix, en raison du parcours particulier de ce tableau.
La Petite Irène d’Auguste Renoir (1880) occupe une place de choix en raison de la provenance remarquable de ce tableau. Kunsthaus Zürich
Plus

Texte relu et vérifié par Virginie Mangin & Eduardo Simantob, traduit de l’anglais par Zélie Schaller/sj

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision