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Petite et grande diplomatie en coulisses

Edouard Brunner, la diplomatie dans le sang. swissinfo.ch

«Lambris dorés et coulisses», c'est sous ce titre qu'Edouard Brunner publie son livre de souvenirs. Rencontre avec l'ancien diplomate et secrétaire d'Etat.

Sur la couverture, il ressemble à Robert Mitchum. Mais si la comparaison le flatte, Edouard Brunner fait remarquer que c’est son éditeur qui a choisi la photo. Il l’a même retouchée pour supprimer la fumée du cigare. «C’est à cause d’elle que j’ai les yeux mi-clos», précise l’auteur.

Morceaux choisis plus que vraie autobiographie, ces 180 pages énumèrent certains des grands moments de la diplomatie suisse, de la fin des années cinquante à la fin de la guerre froide. C’était l’époque des «bons offices». Et la liste des succès est conséquente… pour un si petit pays.

«Les dimensions d’un pays sont élastiques, corrige Edouard Brunner. La Suisse est petite par sa taille, mais sur le plan international, sur le plan financier, sur le plan économique, c’est un grand pays».

L’esprit d’Helsinki

Et d’en donner pour preuve le rôle joué par Dame Helvétie dans le processus d’Helsinki, au début des années septante, où la Conférence sur le sécurité et la coopération en Europe ouvre les premières brèches dans le bloc soviétique.

A cet épisode bien connu s’en ajoutent de nombreux autres, parfois cocasses. Lors de la crise des missiles de Cuba, la Suisse représente les intérêts américains à La Havane. Alors ambassadeur à Washington, Edouard Brunner est chargé d’un message urgent à l’intention de son collègue sur place. Il doit prévenir les Cubains que l’aviation américaine va venir photographier les bases de lancement. L’Etat major de Fidel Castro est prié de ne pas croire à une attaque, qui pourrait déclencher la troisième guerre mondiale. Et le message passe.

Virage raté

Lorsque s’effondre l’Union soviétique, Edouard Brunner vient de quitter son poste de secrétaire d’Etat. Il est à nouveau ambassadeur à Washington, et envoyé spécial des Nations-Unies au Proche-Orient. Et le monde change.

Vingt ans après, le diplomate désormais retraité est convaincu que son pays n’a pas su négocier le virage. «On aurait dû se demander à ce moment-là quel rôle allait pouvoir jouer la Suisse dans l’après-guerre froide», regrette Edouard Brunner.

«Aujourd’hui, les guerres ne se font plus entre états, mais plutôt entre ethnies. Et la Suisse, avec son expérience de la coexistence pacifique, a beaucoup à apporter à des régions comme l’ex-Yougoslavie. Ce que nous y faisons est bien, mais il faut en faire plus et plus en profondeur, en misant sur le long terme».

Comme pas mal de gens qui travaillent sur place, Edouard Brunner, est d’ailleurs convaincu que si les troupes internationales quittaient demain la Bosnie ou le Kosovo, la guerre ne tarderait pas à s’y rallumer.

Finie donc l’époque où la Suisse était pratiquement le seul pays à pouvoir offrir un terrain neutre pour des rencontres entre grands. Le sommet Reagan-Gorbatchev de 1985 ou la rencontre de la dernière chance, quelques jours avant l’éclatement de la Guerre du Golfe, appartiennent désormais à l’histoire glorieuse de la diplomatie suisse.

Exemple récent: il y a moins d’un mois, Genève se fait «souffler» la conférence interafghane par Bonn. Ce qui ne surprend pas Edouard Brunner. «Ce n’est qu’un exemple. Aujourd’hui, tout le monde est neutre entre tout le monde. Sur le plan afghan, l’Allemagne est aussi neutre que nous. Et elle en fait plus pour ce pays».

Poker américain

Neutralité ne veut toutefois pas dire mollesse. Edouard Brunner s’efforce de le démontrer au fil des pages, qui dessinent l’image d’une Suisse engagée, active et penchant bien sûr le plus souvent dans le camp occidental.

Quitte à en avoir les travers. A cet égard, l’épisode du FMI est particulièrement savoureux. En 1992, la Suisse entre directement au Conseil des institutions de Bretton Woods, en forçant les Etats-Unis à revenir sur une volte-face de dernière minute. Edouard Brunner use du bluff, en mettant le dossier en balance avec celui de l’achat des avions de combat F-18, pour lesquels Otto Stich n’a pas encore signé le chèque. Et ça marche.

«Aux Etats-Unis, tout le monde joue au poker, explique le diplomate. Dans leur logique, le bluff est légitime. Ils nous en ont d’ailleurs fait un beau coup quelques années plus tard avec les fonds en déshérence».

Sur ce dossier, Edouard Brunner est persuadé que la Suisse a manqué d’un négociateur rompu aux habitudes des Américains. Et surtout, il regrette que le Conseil fédéral ait laissé l’affaire aux banques. «C’est une démission de l’Etat, comme dans l’affaire Swissair», constate l’ancien grand commis.

Et même s’il s’interdit très diplomatiquement de critiquer quelque membre que ce soit de la maison qui l’a nourri, Edouard Brunner relève quand même que de son temps, on avait davantage le sens de la primauté de l’Etat.

Marc-André Miserez

* Edouard Brunner, «Lambris dorés et coulisses, souvenirs d’un diplomate», Georg éditeur, Genève, 180 pages

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