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«Sans changement de logique, l’humanité n’a pas d’avenir»

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E-Changer, l'ONG qui préfère la «coopér-action» à l'«aide» aux pays du Sud, fête ses 50 ans. Avant les festivités de samedi à Fribourg, elle a reçu la visite amicale d'une des voix fortes de l'altermondialisme, le théologien de la libération Frei Betto. Interview.

Homme de lettres, de foi et de convictions, Frei Betto était cette semaine en Suisse pour trois conférences sur la crise mondiale et les alternatives latino-américaines.

Alternatives qui se manifestent dans les mouvements sociaux, mais également dans l’action de leaders comme son ami Lula au Brésil, Hugo Chavez au Venezuela ou Fidel Castro à Cuba, des hommes «que l’Europe a parfois du mal à comprendre, mais qui refusent les compromis avec les oppresseurs du monde».

swissinfo.ch: Vous êtes venu du Brésil pour les 50 ans d’E-Changer. Vous considérez cette ONG comme «exceptionnelle». En quoi l’est-elle?

Frei Betto: Elle travaille sans aucune vision colonialiste, ni paternaliste, avec beaucoup de respect pour notre réalité et nos coutumes. Ses volontaires viennent chez nous pour échanger justement, pour partager, pour apprendre. Et cette modestie est très importante.

E-Changer est centrée sur la formation humaine, la formation de leaders populaires. Elle agit dans l’idée de renforcer la solidarité avec les mouvements sociaux, au lieu de simplement donner de l’argent pour construire des bâtiments ou des infrastructures.

swissinfo.ch: Après la crise financière, on a entendu beaucoup d’appels – y compris de chefs d’Etat – à des changements radicaux dans le système. Une année après, que reste-t-il de cet espoir?

F.B.: Je ne crois pas que les leaders du monde veulent vraiment des changements significatifs. Lors du dernier G8 à L’Aquila, ils ont décidé d’allouer 15 milliards de dollars à la réduction de la pauvreté. Or, entre septembre 2008 et juillet 2009, les mêmes leaders ont engagé mille fois cette somme pour sauver le système financier.

Sauver l’humanité – dont les deux tiers vit en-dessous du seuil de pauvreté – n’est pas dans leur logique. Leur objectif, c’est de sauver le système financier. Et tant qu’ils sont dans cette logique, il n’y a pas d’espoir.

swissinfo.ch: Vous appelez à freiner la croissance. Mais comment dire aux gens du Sud qu’ils n’atteindront jamais le niveau de consommation du Nord simplement parce qu’il n’y a pas assez de ressources?

F.B: Ce n’est pas une question de Nord ou de Sud, c’est un problème global. Si l’on s’en tient au paradigme actuel de la consommation, l’humanité dans son ensemble n’a pas d’avenir. On doit passer à un modèle de partage des biens de la Terre et du travail, à une «globalisation de la solidarité», comme le disait le pape Jean-Paul II.

Qui stimule cet appétit de consommation dans les pays du Sud? C’est justement les entreprises du Nord, à coup de publicité ou en imposant des modèles dans les médias.

swissinfo.ch: Il n’empêche, la Tata Nano, la voiture à 1500 euros vient d’Inde. Comment empêcher les gens d’en rêver, de l’acheter et, ainsi, de contribuer encore d’avantage au réchauffement climatique et aux autres pollutions?

F.B: Tout d’abord, si l’industrie automobile se souciait de l’environnement, il n’y aurait ni voitures de luxe, ni courses de Formule 1.

Le problème de base, c’est que le désir humain n’a pas de limites. Et ce désir peut emprunter deux voies: la voie de l’absurde, ou la voie de l’absolu, qui est celle de Dieu. Or, le système capitaliste stimule la voie de l’absurde.

J’habite dans une favela de São Paulo, il y a la télévision, je regarde la Formule 1 et il est clair que j’aurais envie d’une voiture. Mais d’une voiture de luxe, de prestige, pas de cette voiture indienne.

L’équation de l’économie classique, c’était l’être humain-la marchandise-l’être humain. Betto a besoin d’une voiture pour se rendre à son travail ou pour aller voir des gens.

Maintenant, avec la culture mercantile, on a une inversion de l’équation. C’est désormais marchandise-être humain-marchandise. Betto qui vient te voir en bus a une valeur C, mais s’il vient avec une Mercedes dernier modèle, il a une valeur A.

Pourtant, c’est la même personne. Mais c’est un bien matériel qui fait sa valeur en tant qu’humain. Et ça, c’est une culture absolument néfaste.

swissinfo.ch: Vous avez parlé de Formule 1. Ayrton Senna est encore un demi-dieu au Brésil…

F.B.: Oui, et cela me préoccupe beaucoup. Dans le moment de civilisation que nous vivons, les modèles ne sont plus Jésus, Mère Térésa, Gandhi ou Che Guevara, mais un champion de Formule 1 ou Michael Jackson. Or pour moi, ce ne sont ni des exemples d’altruisme, ni des modèles de solidarité.

swissinfo.ch: A l’opposé de ces nouvelles idoles, on assiste également dans le monde à la montée de toutes sortes d’intégrismes. Cela vous inquiète?

F.B.: Oui, beaucoup. Nous devons combattre tous les types de fondamentalismes, qu’ils soient religieux ou politiques. Il faut créer un monde de tolérance, multiculturel, avec un pluralisme des idées. C’est ça le chemin de la démocratie.

La religion ne peut pas ignorer la rationalité politique. Quand la religion se transforme en logique politique – ou la politique en logique religieuse –, cela devient très dangereux.

Il faut au contraire se tenir à cette conquête de la modernité, qui fait du religieux et du politique des sphères différentes, mais complémentaires.

swissinfo.ch: «Si Dieu a voulu le mal, il n’est pas bon. S’il ne peut pas l’empêcher, il n’est pas tout puissant. Dans les deux cas, il n’est pas Dieu. Or, le mal est partout.» Que répond l’homme de foi à ce constat désabusé?

F.B.: C’est le fameux dilemme d’Epicure. Il se trouve que j’en parle dans mon dernier livre. Pour démontrer que c’est une fausse question.

Tout homme qui a du pouvoir peut réduire les autres à l’esclavage. Mais il peut aussi leur rendre la liberté, ou en refaire des esclaves. Or, Dieu nous a créés libres et ne peut pas nous empêcher de continuer à être libres. Il nous a donné toutes les libertés, y compris celle de refuser la liberté. Ce n’est pas Dieu qui provoque le mal. Il est le produit de notre propre liberté. Parce que si Dieu est amour, la relation d’amour ne peut s’exercer qu’entre deux êtres libres.

Marc-André Miserez, swissinfo.ch
(Interprétation du portugais: Sergio Ferrari)

Carlos Alberto Libânio Christo est né le 25 août 1944 à Belo Horizonte au Brésil.

Ecrivain, militant politique, théologien de la libération, ce dominicain est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages divers qui lui ont valu de nombreux honneurs, dont deux Prix Jabuti, principale distinction des lettres brésiliennes.

Emprisonné de 1969 à 1973 par la dictature militaire, il soutient la lutte armée après sa libération et s’installe en 1979 dans une favela de São Paulo. Il y rencontre Luiz Inácio Lula da Silva, militant ouvrier et futur président, qui l’appelle en 2003 comme conseiller spécial.

Il quitte ce poste l’année suivante, déçu par les difficultés de mise en œuvre du programme de lutte contre la faim dont il est notamment chargé.

Anciennement «Frères sans frontières», E-Changer envoie des volontaires désireux de participer à des projets de développement pour des séjours de trois ans dans le Sud. L’organisation travaille avec la Bolivie, le Brésil, le Burkina Faso, la Colombie et le Nicaragua.

Les volontaires, ou «coopér-acteurs», sont des professionnels de la formation, de l’agriculture, des droits de l’homme ou d’autres domaines pratiques et utiles qui se mettent au service d’organisations locales.

E-Changer n’aime pas le terme «aider» et «ses relents paternalistes». Ses volontaires s’engagent dans un vrai processus d’échange, au cours duquel «ils en apprennent aussi beaucoup sur eux-mêmes».

L’organisation a également pour vocation de changer les mentalités au Nord, en sensibilisant la société civile aux enjeux planétaires. Ses quelques trente volontaires ont chacun et chacune son groupe de soutien en Suisse, qui assure le relais.

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