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Une Suisse funambule entre Occidentaux et Russes

Poignée de main cordiale entre le ministre des Affaires étrangères russe Sergey Lavrov (à gauche) et son homologue Didier Burkhalter, également président de la Confédération. C’était le 3 mars à Genève, en marge du Conseil des droits de l’homme. Keystone

Alors que l’annexion de la Crimée par la Russie se profile à l’horizon, la Suisse profite de ses bonnes relations avec la Russie pour tenter de placer l’OSCE comme médiatrice entre Moscou et les capitales occidentales. Un exercice qui s’apparente à de l’équilibrisme.

Comment concilier l’excellence des relations diplomatiques entre la Russie et la Suisse et la présidence helvétique de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), alors que la crise ukrainienne s’approfondit avec la tenue d’un referendum en Crimée sur son rattachement à la Fédération de Russie?

Cette équation à multiples inconnues est sur la table de Didier Burkhalter, à la fois président de la Confédération et de l’OSCE. Une organisation qui tente de jouer son rôle pacificateur dans la plus grande crise qui frappe le continent européen depuis l’éclatement de la Yougoslavie au début des années 90.

Les dernières prises de position du ministère suisse des Affaires étrangères (DFAE) sur la tenue du referendum en Crimée éclairent l’exercice d’équilibrisme auquel doit se livrer la diplomatie suisse.

Interrogé sur la légitimité d’un tel scrutin, le DFAE renvoie à la déclaration faite en début de semaine par Didier Burkhalter en tant que président de l’OSCE: «Dans sa forme actuelle, le référendum concernant la Crimée prévu le 16 mars n’est pas conforme à la Constitution ukrainienne et doit être considéré comme illégal.»

Il ne s’agit donc pas de la position de Berne, puisque, comme président de l’OSCE, Didier Burkhalter ne doit aucunement défendre les intérêts de la Suisse, mais servir le mieux possible cette organisation.

La crise en Crimée n’a pour l’heure aucune influence sur les pourparlers portant sur le libre-échange entre les membres de l’Association européenne de libre-échange (AELE), dont la Suisse fait partie, et l’Union douanière Russie-Bélarus-Kazakhstan. La prochaine rencontre doit avoir lieu en avril, probablement en Suisse.

L’Union douanière Russie-Bélarus-Kazakhstan constitue le socle de l’Union eurasiatique, le grand projet géopolitique de Vladimir Poutine mis en danger par la tentative de l’Ukraine de se rapprocher de l’Union européenne.

À la question de savoir si la Confédération envisageait – comme d’autres pays occidentaux – des sanctions à l’encontre de la Russie pour son annexion rampante de la Crimée, le DFAE répond très prudemment: «La Suisse surveille avec attention la situation en Ukraine et Crimée. La compétence pour la mise en place de sanctions incombe au Conseil fédéral.»

Le Kremlin a déploré les propos de Didier Burkhalter, regrettant que la présidence suisse ait «passé sous silence la question de la légalité du coup d’Etat en Ukraine, du régime actuel à Kiev et des actes de ce dernier». Interrogée par swissinfo.ch, l’ambassade de Russie à Berne a par ailleurs qualifié vendredi d’«arbitraire» l’argument de la non-conformité du référendum sur la Crimée avec la Constitution ukrainienne, soulignant que cette thèse n’avait pas été retenue pour le Kosovo, dont la déclaration unilatérale d’indépendance à l’égard de la Serbie n’avait pas été jugée illégale par la Cour internationale de justice.

Un voyage controversé

En Suisse aussi, la relation avec Moscou fait débat suite à l’annonce par Didier Burkhalter de son intention de se rendre à Moscou au printemps pour célébrer les 200 ans des relations diplomatiques entre la Suisse et la Russie. Le Suisse s’y entretiendra, entre autres, de la crise en Ukraine et en Crimée, précise le DFAE.

Un argument censé calmer les critiques à l’encontre de ce voyage. Pour la parlementaire socialiste zurichoise Jacqueline Fehr, un tel voyage ne doit pas avoir lieu. «Nous ne devons pas fêter notre amitié avec des dirigeants qui ont des intentions belliqueuses», a-t-elle déclaré à l’hebdomadaire dominical NZZ am Sonntag.

La Commission de politique extérieure du Conseil national (chambre basse, du peuple) évoquera le sujet lors de sa prochaine séance, fin mars. Président de ladite commission, le socialiste genevois Carlo Sommaruga a déclaré à la Tribune de Genève: «Nous devons nous réserver le droit d’annuler ce voyage en fonction des événements. Il est exclu que la Suisse se rende en visite d’Etat, si la Russie devait se rendre coupable d’exactions en Crimée et violer les droits de l’homme et les droits des minorités.»

Grand connaisseur de la Russie, le journaliste Eric Hoesli ne partage pas le point de vue des parlementaires critiques: «Que faut-il privilègier en politique étrangère? Les considérations intérieures ou la vision globale? Didier Burkhalter a montré qu’il prenait au sérieux son mandat à la tête de l’OSCE. Un engagement qui heurte certains. Mais si l’OSCE ne tente pas de jouer son rôle en faveur de la paix et de la stabilité en Europe, qui d’autre peut le faire?»

Les raisons d’une entente cordiale

Une chose est sûre. Le capital de sympathie dont bénéficie la Suisse auprès du régime du président Poutine risque d’être mis à rude épreuve si la crise ukrainienne s’enlise. Un capital qui n’a cessé de croitre ces dernières années, comme le signale la remise de l’Ordre de l’amitié à l’ancienne cheffe de la diplomatie suisse, Micheline Calmy-Rey, par Sergueï Lavrov, ministre russe des affaires étrangères, le 3 mars à Genève.

«Ça vient du rôle que j’ai joué dans la médiation entre l’Arménie et la Turquie et de la médiation que j’ai menée entre la Russie et la Géorgie, qui bloquait l’entrée de la Russie à l’OMC», explique à swissinfo.ch Micheline Calmy-Rey, membre du Conseil fédéral (gouvernement) de 2003 à 2011.

Et comme le rappelle l’ancienne ministre, ce travail de médiation a été facilité par la décision stratégique du Conseil fédéral du 18 mai 2005 d’ouvrir les relations bilatérales de la Suisse sur le monde et de conclure en particulier des «memorandum of understanding» (protocoles d’entente) avec les principaux partenaires de la Suisse hors Europe, soit les Etats-Unis ainsi que les puissances émergentes comme la Russie, l’Afrique du Sud ou la Chine.

Eric Hoesli explique que le choix de la Suisse d’entretenir des relations privilégiées avec la Russie a d’autant mieux payé que les autres pays occidentaux – UE et Etats-Unis – n’ont guère tenu compte des intérêts de la Russie depuis la chute de l’empire soviétique, favorisant l’émergence d’un leader nationaliste comme Vladimir Poutine.

«Depuis la médiation entre la Russie et la Géorgie, des liens se sont noués, des relations personnelles ont pu naitre entre diplomates russes et suisses», ajoute Eric Hoesli, avant de relever que la Suisse a obtenu en échange de pouvoir participer aux travaux du G20, à l’occasion de la présidence russe de ce club. Une participation capitale pour défendre la place financière helvétique.   

Stricte neutralité

Pour conserver cette bonne entente russo-suisse et traverser la crise ouverte par l’occupation russe de la Crimée, la Suisse doit s’en tenir à une stricte neutralité. C’est l’opinion du slavisant de l’Université de Genève, l’écrivain français Georges Nivat, lié aussi bien avec l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg qu’avec l’Académie Mohyl à Kiev, et qui pense qu’il faut préserver cette chance pour le cas où la violence empirerait entre les deux pays frères.

«Quand tous les gouvernements condamnent, faut-il que la Suisse s’aligne ou qu’elle choisisse la réserve pour pouvoir garder son rôle de médiateur? La Suisse n’a pas à suivre la position de l’UE, comme elle le fait souvent, puisqu’elle n’en est pas membre», suggère ce spécialiste du monde russe.

Reste que la Russie est sous l’emprise d’un régime toujours plus autoritaire qui embastille ses opposants, qui tue les journalistes trop curieux, tout en mettant les médias au pas, comme le rappelle Thérèse Obrecht, présidente de la section suisse de Reporters Sans Frontières et ancienne correspondante à Moscou.

Arrivé en Suisse début janvier après avoir été gracié par Vladimir Poutine, l’ex-magnat et opposant russe Mikhaïl Khodorkovski souhaite s’installer à Rapperswil-Jona (canton de Saint-Gall), une localité au bord du lac de Zurich.

Libéré en décembre dernier après 10 ans de prison, l’opposant a déposé une demande d’autorisation de séjour auprès du canton de Saint-Gall, où il souhaite vivre de façon permanente avec sa famille.

Mikhaïl Khodorkovski, autrefois l’homme le plus riche de Russie et adversaire du président Vladimir Poutine, a été condamné en 2005 pour fraude fiscale et emprisonné jusqu’à la fin 2013.

Un autre Russe célèbre, l’homme d’affaires Viktor Vekselberg, considéré aujourd’hui comme le Russe le plus riche, est aussi établi dans la région zurichoise depuis plusieurs années.

Comme le souligne le spécialiste de la Russie Eric Hoesli,  Mikhaïl Khodorkovski pourrait devenir gênant pour Berne comme pour Moscou s’il reprenait ses activités d’opposant à Vladimir Poutine.

swissinfo.ch et l’AFP

Une politique autoritaire

Comment concilier cette indéniable réalité et le maintien de bonnes relations avec la Russie de Poutine? Georges Nivat préconise une approche prudente: «Le gouvernement Poutine reste populaire, parce que le niveau de vie s’est élevé. Il sait faire vibrer la corde patriotique, même si une autre Russie proteste. Plutôt que de chercher à qualifier le régime, il vaut mieux, pour la Suisse, s’en tenir aux violations effectives des droits de l’homme.» C’est ce que les responsables suisses font ou disent faire quand ils discutent du problème lors de leurs échanges avec leurs homologues russes ou en intervenant publiquement dans le cadre du Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Une attitude qui continue d’inspirer Micheline Calmy-Rey, même si elle n’est plus aux affaires. N’a-t-elle pas été gênée de recevoir une médaille d’un gouvernement autoritaire, elle qui a défendu, avec beaucoup d’ardeur la cause des droits humains, comme ministre des Affaires étrangères? «Je n’ai jamais caché mes opinions, y compris à mes interlocuteurs russes, concernant les droits humains. C’est la seule réponse que je vais vous donner.»

Archives RTS 1969 – Historique des relations entre la Suisse et l’Union soviétique

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