La liberté, c’est l’Etat!
Après les bilans «intérieurs» de Daniel Rossellat et Nelly Wenger, voici le point de vue d'un observateur.
Et pas n’importe lequel: Jacques Hainard, conservateur du Musée d’Ethnographie de Neuchâtel.
Sur son bureau traîne un trognon de pomme… en plastique. Une réminiscence de la thématique neuchâteloise, «Nature & Artifice»? Plus simplement, Jacques Hainard a toujours aimé les objets déconcertants et drôles.
De 1995 à 1999, il a collaboré à la réflexion concernant l’exposition nationale, alors encore Expo.01. Puis, pour cause de divergences d’opinion, il a quitté le bateau. Sans pour autant basculer brusquement dans le camp des «anti-expo».
Jacques Hainard, proche de l’exposition sans en être complice. Critique sans aucun radicalisme politico-partisan. Et surtout, habitué à regarder le monde avec ses yeux d’ethnologue. Trois bonnes raisons d’en faire notre témoin extérieur privilégié.
Culture de masse
C’est pour commencer le scientifique qui s’exprime: «On est ici en face d’un phénomène anthropologique important: si des millions de gens se déplacent, c’est qu’il se passe quelque chose. Mais le mot d’exposition n’est peut-être pas le meilleur pour définir ce type de manifestation. On peut analyser ici ce qu’est la culture de masse: on se balade parce qu’il y a des shows, de l’animation, des queues, cela attire. Le public s’y retrouve».
Jacques Hainard admet avoir vu «des choses belles, parfois amusantes». Quelques «éléments de réflexions forts», ainsi le pavillon biennois réalisé par Harald Szeemann. Pourtant, selon lui, l’intellectuel reste sur sa faim: «Est-ce vraiment la culture, une culture critique, interrogative, allant vers une redéfinition de certains paramètres que nous avons dans notre Helvétie? J’ai quelques doutes».
A propos du décalage entre ‘élite’ et grand public constaté par Nelly Wenger, le conservateur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel choisit clairement son camp: «Je comprends les intellectuels qui parfois font grise mine, car il y a là un déficit dans le discours qui est certain. Sur l’ensemble, on est plutôt dans le cadre de consommation d’une grande fête».
Mais la fête a été belle, comme le reconnaît volontiers le conservateur: «On s’y trouve bien. Ces arteplages sont accueillants, ce sont des lieux où on déambule bien! Les gens ont eu véritablement du plaisir à se rendre à cette exposition et c’est tant mieux. Expo.02 a apporté un plaisir convivial à des millions de gens, et une vraie audace dans certaines réalisations techniques».
Le dialogue helvétique
Sur les arteplages se sont côtoyées toutes les langues de Suisse – les langues nationales, et les autres. La grande communion fédérale, interlinguistique et interculturelle, a-t-elle eu lieu? «Le discours sur le dialogue, je n’y crois pas tellement», répond Jacques Hainard.
Et l’ethnologue remonte soudain à la surface: «Franchement, ces journées cantonales restent pour moi des énigmes. On s’observe un peu comme on observait, dans les temps anciens, les sauvages et les pygmées… J’ai vu arriver les Appenzellois à Neuchâtel, j’étais absolument ravi de constater avec quelle curiosité les uns regardaient les autres, comme si on découvrait véritablement l’étranger. Mais je crains que cela ne soit très superficiel.»
Dans la Babel fédérale, le Neuchâtelois, pragmatique, voit principalement des difficultés: «Ce que j’ai surtout vécu, c’est la difficulté que nous avons à nous comprendre sur le plan linguistique. Nos quatre langues nationales, sans compter les dialectes, c’est un vrai problème. Là, je ne suis pas sûr que nous ayons vécu très profondément une nouvelle communion helvétique!»
L’argent en cause
«Débâcle financière», le mot employé par les Verts à propos d’Expo.02, fait bondir Nelly Wenger. Sur ce point, Jacques Hainard la rejoint: «L’expression ‘débâcle financière’ est véritablement usurpée. Cela mériterait une analyse politique: peut-être ce sont là des pratiques pré-électorales qui se mettent en place. Je pense même qu’il ne faut pas aller chercher beaucoup plus loin».
«Dans ce genre de manifestation, on travaille sur des estimations statistiques et c’est toujours très dangereux d’évoquer des chiffres, des rentrées… On fait des budgets à la hausse pour avoir des crédits et ce petit jeu, sur une grande échelle, ne peut que conduire à des dépenses supplémentaires. Mais en l’occurrence, on ne peut en aucun cas parler de débâcle.»
Pourtant, la ‘douloureuse’ qu’ont à endosser les pouvoirs publics, la Confédération comme les villes et les cantons, est loin de laisser Jacques Hainard indifférent: «Il est vrai qu’on a dû débourser beaucoup d’argent. Et je n’aimerais pas qu’on ait à en payer les conséquences.»
Et là, c’est l’homme actif dans les milieux culturels qui s’exprime: «Le journal ‘Bilan’ faisait récemment un inventaire des qualités de gestion des villes et des cantons. Et Neuchâtel, dont je dépends, était très mal classé. On entend déjà dire que ‘c’est à cause d’Expo.02’».
«Je n’aimerais pas que dans les années à venir, ce discours devienne un leitmotiv pour nous refuser des crédits, et cela dans un domaine qui est particulièrement mal soutenu par la Confédération. Ce serait dommageable pour l’avenir».
«Je suis pour une culture étatique»
Expo.02, c’est aussi, de par l’échec du ‘tout-sponsoring’, l’illustration des limites d’un certain libéralisme. Notamment parce que la direction d’Expo.02 est restée fermement sur ses positions: «Elle n’a pas voulu accepter n’importe quoi, et refaire un comptoir suisse ou une grande foire où les marques se mettent en vedette. Là, il y a eu l’audace de résister.»
Nombre de sponsors potentiels ont donc refusé d’investir, dans la mesure où ils ne voyaient pas ce qu’ils retireraient de l’aventure. Une attitude qui conforte Jacques Hainard dans sa position:
«On voit bien, une fois de plus, que paradoxalement, dans le domaine de la culture, la liberté c’est l’Etat. Parce que quand l’Etat vous finance, vous avez encore la possibilité de le critiquer. Je suis pour une culture étatique, parce que c’est là que nous avons le plus de chances de conserver nos espaces de liberté. Alors qu’un sponsoring désengagé du processus qu’il finance, c’est plutôt rare».
Cap sur Expo.32?
Pour Jacques Hainard, Expo.02 et surtout sa difficile genèse démontrent «encore une fois la lenteur avec laquelle notre système démocratique nous fait fonctionner». Il esquisse même un regret du centralisme à la française: «On a des voisins qui ont des régimes démocratiques, mais plus présidentiels, qui permettent de prendre des décisions peut-être plus autoritaires, mais plus rapides.»
«J’ai parfois le regret d’un pouvoir un peu plus fort, en tout cas dans le domaine culturel. Car du côté économique, quand il faut prendre des décisions, on l’a vu avec Swissair, on les prend! On aimerait bien voir des décisions prises avec un tel engagement pour des créations culturelles».
Expo.02 est – presque – morte, vive Expo.25 ou Expo.32? «On n’appellera peut-être plus ça une exposition nationale. Mais d’ici là, nous aurons oublié pas mal de choses, nous aurons gardé que les bons souvenirs, comme il se doit. Et je pense que les Suisses seront encore capables de se relancer à l’eau, peut-être avec le même psychodrame. Mais c’est ça qui fait la qualité des Helvètes et la qualité de ce pays!»
swissinfo/Bernard Léchot
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