Précarité ou clandestinité pour des prostituées sans revenu

Depuis le 16 mars, les prostituées ne peuvent plus exercer leur activité et n'ont ainsi plus de revenu. Anne-Camille Vaucher

Depuis le 16 mars, le plus vieux métier du monde est banni pour éviter la propagation du coronavirus. Sans revenu, les prostituées n’ont parfois ni de quoi se loger, ni de quoi se nourrir. Une situation dramatique qui risque de pousser certaines d’entre elles dans la clandestinité.

Ce contenu a été publié le 14 avril 2020 - 11:29

Le téléphone d’Alexandra*, travailleuse du sexe en Suisse romande, continue à sonner. Au bout du fil, des clients qui la sollicitent. Lorsqu’elle leur rappelle que, le 16 mars dernier, le gouvernement a proscrit l’exercice de la prostitution pour lutter contre la propagation du Covid-19, certains tentent de la convaincre de transgresser la loi. Alexandra est indignée: «Les gens sont inconscients. Moi, j’ai arrêté de travailler avant même l’interdiction des autorités. Je ne peux pas me permettre de contracter le coronavirus et de contaminer ma famille. J’ai un père diabétique, qui fait partie des personnes risquant de développer des complications s’ils contractent la maladie.»

«Si je ne pouvais pas vivre chez une amie, je serais à la rue»
Carlos

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La crise du coronavirus plonge la prostituée dans une situation difficile, mais elle s’estime chanceuse par rapport à ses consœurs. Elle a certes perdu la totalité de son revenu, mais elle a un logement. «J’habite avec mon copain, et nous arrivons à nous en sortir pour l’instant.» La plupart des travailleuses ou travailleurs du sexe en Suisse vivent et travaillent dans un salon tenu par un gérant. «Certaines de mes collègues se sont retrouvées sans toit lorsque l’établissement a fermé. Une partie d’entre elles a pu rentrer dans son pays d'origine, en Hongrie, Moldavie ou Roumanie. D’autres ont un copain ou un client chez qui elles peuvent habiter temporairement», résume Alexandra.

En Suisse, la prostitution est considérée comme une forme d'activité économique indépendante légale et les gains sont soumis à l’impôt. En cas de pandémie, les personnes qui disposent d’un permis d’établissement ont théoriquement droit aux indemnités de l’assurance perte de gain (APG). C’est le cas d’Alexandra. «Je pense que je vais faire la demande», confie cette dernière, qui ne semble toutefois pas très au courant de la procédure.

Carlos*, travailleur du sexe latino-américain, exerce la prostitution depuis trois ans en Suisse. Il n’a toutefois pas renouvelé son permis de séjour et ne peut, par conséquent, pas percevoir de dédommagement de l’APG. «Si je ne pouvais pas vivre chez une amie, je serais à la rue», raconte l’homme qui ne s’exprime qu’en espagnol. Carlos devra toutefois payer un loyer à son hôte lorsque la situation sera normalisée.

De la précarité à la clandestinité

Si Carlos et Alexandra ont trouvé des solutions temporaires, la précarité pousse d’autres travailleuses et travailleurs du sexe à continuer à exercer dans l’illégalité. Carlos a des collègues qui continuent à offrir des prestations à des clients réguliers. Alexandra connaît des femmes qui se prostituent dans leur appartement. «Je vois encore des annonces sur Internet», dit-elle.

Certaines plateformes ont pourtant suspendu les annonces pendant l’épidémie. C’est notamment le cas du site suisse KXY, qui encourage les utilisateurs à se tourner vers le téléphone rose.

>> La Radio Télévision Suisse a également pu contacter plusieurs femmes qui continent à exercer la prostitution

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L’une des plus grandes craintes de l’association vaudoise d’aide aux travailleuses et travailleurs du sexe Fleur de pavé est de voir des femmes ou des hommes se tourner vers la clandestinité. «Plus la prostitution est cachée, plus elle est dangereuse. Outre le coronavirus, les travailleuses ou travailleurs du sexe s’exposent à des violences ou risquent de négliger la protection de leur santé», explique la directrice adjointe de l’association Sandrine Devillers.

Stigmatisation et pauvreté, la double peine

Pour éviter le pire, les collaborateurs de Fleur de pavé continuent à parcourir les rues de Lausanne (canton de Vaud) pour maintenir le lien avec les travailleuses du sexe, rappeler les consignes et identifier leurs besoins. Difficile toutefois d’entrer en contact avec ces personnes, qui s’isolent chez elles. Dans les bureaux de l’association, le téléphone sonne toutefois de plus en plus souvent. «J’ai besoin de manger», confient des voix désespérées. «Nous faisons le lien avec des organisations qui proposent une aide alimentaire ou des hébergements d’urgence. Nous pouvons aussi les aider à entreprendre des démarches administratives», explique Sandrine Devillers.

Les femmes au bénéfice d’un visa Schengen de 90 jours, qui ne sont que de passage en Suisse, ne sont pas rares. La barrière de la langue les empêche parfois de recourir aux aides auxquelles elles auraient droit, mais pas seulement. «Notre société stigmatise les travailleuses du sexe. Ces dernières ne se sentent dès lors pas légitimées à demander un soutien, par exemple en allant manger à la soupe populaire», constate la directrice adjointe de Fleur de pavé.

La majorité des personnes qui exercent la prostitution en Suisse n’auront pas droit à des indemnités de l’APG, estime Sandrine Devillers. Celles qui recevront de l’argent devront patienter pour le toucher. Fleur de pavé, tout comme d’autres associations similaires en Suisse, a ainsi lancé une récolte de fonds pour permettre de répondre aux besoins les plus urgents.

Des femmes à la rue

Les travailleuses et travailleurs du sexe ne sont pas près de voir le bout du tunnel. «La prostitution sera probablement l’une des activités qui resteront interdites le plus longtemps», estime Sandrine Devillers. Plus le temps passe, plus les situations dramatiques pourraient se multiplier, notamment en termes de logement.

De nombreuses prostituées dépendent de la bonne volonté des tenanciers de salon, qui perçoivent un loyer pour l’usage de leurs infrastructures. Lorsqu’ils ont dû fermer boutique, certains ont fait preuve de bienveillance, en permettant aux travailleuses du sexe de continuer à loger gratuitement dans le salon. D’autres se sont montrés intraitables.

«Notre société stigmatise les travailleuses du sexe. Ces dernières ne se sentent dès lors pas légitimées à demander un soutien»
Sandrine Devillers

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Loïc, gérant d’un salon à Bulle, interviewé par le site d’information en ligne Heidi.news, soutient deux femmes qui sont restées bloquées en Suisse: «Elles sont Roumaines, mais formellement résidentes en Allemagne et en Italie. La fermeture des frontières les empêche de rentrer. L’une d’elles venait d’arriver chez moi et ne dispose donc d’aucune réserve. Je lui offre à manger. Toutes deux resteront gratuitement le temps qu’il faudra.»

Au début de la crise, Fleur de pavé avait adressé une lettre aux gérants de salons pour leur demander d’être compréhensifs et d’accorder à leurs locataires une gratuité temporaire. «Combien de temps continueront-ils à jouer le jeu», s’interroge toutefois Sandrine Devillers, qui s’attend à voir des femmes sans abri frapper à la porte de l’association.

«Hélas! Les personnes qui se trouvent au plus bas de la pyramide sociale sont celles qui souffrent le plus en temps de crise», conclut la directrice adjointe de Fleur de pavé.

>> A Berne aussi, la police a demandé aux gérants des salons de faire preuve de bonne volonté. Les explication d'Alexander Ott, codirecteur de l’inspectorat de la police de la capitale suisse:


La prostitution 2.0, une solution?

Fleur de pavé encourage les travailleuses ou travailleurs du sexe à opter pour des solutions en ligne. L’association avait déjà fait un pas dans cette direction en 2018, en lançant le site «Call me to play» avec l’organisation genevoise Aspasie, un site gratuit d'annonces de services sexuels subventionnés par la Confédération. La plateforme ne propose désormais que des prestations par webcam ou des téléphones roses. Une page spéciale livre des explications à l’intention des clients et travailleurs du sexe pour acheter ou offrir des prestations sexuelles à distance. «Nous avons mis à disposition des tutoriels pour rappeler les règles à respecter et expliquer aux prostituées comment mettre en place des moyens de paiements sécurisés», ajoute la directrice adjointe de Fleur de pavé Sandrine Devillers.

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* Noms connus de la rédaction

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