Terrorisme: la Suisse travaille sur des bases fragiles
Un ex-professeur d'université montré du doigt. Une société, basée à Lugano, soupçonnée de financer le terrorisme. Que valent les listes noires américaines?
Un mois après avoir ordonné le bombardement des positions tenues par les taliban et des camps d’entraînement du réseau d’Oussama Ben Laden, George W. Bush maintient la pression.
Mais alors que le soutien à la guerre s’effrite à l’étranger, le président américain tente de mobiliser à nouveau l’attention de la communauté internationale, en accentuant le combat contre l’argent du terrorisme.
Mais cela ne va pas sans poser des problèmes en ce qui concerne le respect des libertés individuelles.
Plusieurs listes noires
Depuis les attentats du World Trade Center et du Pentagone et le début des représailles militaires sur l’Afghanistan, le gouvernement américain a publié plusieurs listes noires de personnes ou de groupes accusés d’entretenir des liens avec Oussama Ben Laden.
Le Département d’Etat montre du doigt notamment Al-Qaida, le Hamas et le Hezbollah. De son coté, le Département du Trésor dresse une liste d’individus et d’organisations accusés de participer au financement du réseau d’Oussama Ben Laden et d’autres mouvements terroristes.
Un professeur suisse d’origine égyptienne
Cette semaine, le ministère américain de l’Economie et des Finances a ajouté 62 noms à sa liste. Parmi ces noms, figurent ceux de 16 personnes, y compris le nom de Mohamed Mansour, un Suisse d’origine égyptienne.
Ce professeur émérite de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich dément avec force que la société qu’il préside – Nada – fournisse de l’argent à Oussama Ben Laden par le biais de la banque islamique Al-Taqwa.
«Nous n’avons rien à voir avec le terrorisme et les accusations portées contre Nada sont absolument ridicules», déclare ainsi Mohamed Mansour au journal zurichois Tages Anzeiger.
En annonçant l’ajout de noms à la liste du Département américain du Trésor, où figure le nom de Mohamed Mansour, le président George Bush a affirmé que les sociétés financières mises en cause ont «collecté, géré, investi et distribué des fonds», fourni des moyens de communication et «même organisé des transports d’armes» pour le compte d’Oussama Ben Laden.
Sans aucune preuve
Il reste que le chef de la Maison Blanche n’a apporté aucune preuve à ses accusations.
L’administration Bush fait valoir que la révélation de preuves au grand public pourrait mettre en danger les informateurs du gouvernement américain.
Cela peut également gêner certains gouvernements du monde arabo-musulman vis-à-vis de leur opinion publique dans la mesure où leurs services de renseignements collaborent avec les Etats-Unis.
L’administration Bush, appuyée en cela par le Congrès et la majorité des Américains, considère aussi que le combat contre le terrorisme est une circonstance exceptionnelle qui justifie des moyens exceptionnels.
Une opposition aux méthodes Bush
Cette position est rejetée, aux Etats-Unis même, par une coalition hétéroclite d’organisations non gouvernementales.
On y trouve des mouvements de défense des droits humains comme Amnesty International, des associations d’Arabes et de musulmans américains, ainsi que des organisations de défense des libertés individuelles. Certaines sont de gauche, comme l’Union Américaine des Libertés Civiles. D’autres de droite, comme le parti libertarien.
Kate Martin, directrice du Centre des Etudes de Sécurité, dénonce ainsi «le voile du secret sans précédent» qui entoure l’enquête sur le terrorisme.
«S’il est nécessaire que certains aspects de l’enquête restent secrets, nous vivons quand même dans un pays où le gouvernement ne peut pas cacher ce qui est exactement reproché aux individus qu’il accuse», souligne Kate Martin.
Pour elle et pour les autres opposants aux méthodes de l’administration Bush, la réticence des autorités américaines à dévoiler leurs éléments de preuve sape la crédibilité de leur enquête.
Un sénateur récalcitrant
Ainsi, le sénateur Russell Feingold – le seul élu du Congrès qui ait voté contre la nouvelle loi élargissant les pouvoirs du FBI et du Département de la Justice – prévoit pour sa part de demander la publication de certaines preuves dans le cadre de la loi sur la liberté de l’information.
Dans l’immédiat, cependant, les personnes dont les noms figurent sur l’une des listes du gouvernement américain ont peu de voies de recours. Surtout si, comme Mohamed Mansour, ils ne sont pas citoyens américains.
«J’ai des doutes sérieux sur la légalité constitutionnelle de ces listes qui imposent une sorte d’embargo contre un individu. S’agissant de gens comme ce Suisse qui ne sont pas citoyens américains, il n’y aucun recours au titre de la Constitution des Etats-Unis, ni devant les tribunaux fédéraux», déclare à swissinfo David Cole, professeur de droit à l’université de Georgetown à Washington.
Et ce dernier de préciser: «leur seul recours serait peut-être de se fonder sur le droit international ou de plaider leur cause devant l’opinion publique».
Marie-Christine Bonzom, Washington
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