Deux coups de théâtre dans la guerre du livre
Bertil Galland pose son regard sur la santé du livre en Suisse. Des dizaines de petites librairies ont déjà disparu. D'autres sont proches de la faillite. La faute à la sous-enchère...
Ainsi à l’approche de Noël 2006, les grandes chaînes du livre proposent les auteurs en vogue à prix plus cassés que jamais.
C’est la fuite. On flaire plus obscurément dans les villes romandes, au détour des rues familières, qu’un désastre a frappé les petites librairies.
Cinquante d’entre elles ont disparu ces dernières années, incapables de résister à la sous-enchère. D’autres semblent proches de la faillite. Tel se présente le front suisse dans la guerre du livre qui divise l’Europe. A Bruxelles, dans les capitales et jusqu’à Berne, on observe deux camps. L’un défend la vente au prix fixe et cette pratique est respectée en Allemagne, en Autriche et en France par la loi Lang. L’autre camp combat toute exception culturelle dans un marché libéralisé.
La Suisse francophone a cédé aux pressions anti-cartellaires dès 1991 et les rabais sur best-sellers se sont multipliés, qui favorisent les chaînes commerciales. Mais on observe les effets concrets de cette concentration dans les villes culturellement désertifiées, car elles ont vu disparaître maintes vitrines où les passants aimaient découvrir nouvelles parutions et titres inattendus.
En octobre, les petites libraires romandes qui tiennent encore le coup ont placardé, dans des étalages vidés qui suscitaient un choc, un appel pour le prix fixe. Leur combat est largement soutenu par éditeurs et auteurs. La Suisse alémanique, elle, est en sursis. Elle s’en tient encore au prix fixe, au bénéfice d’un recours des éditeurs et libraires contre l’interdiction fédérale de leur entente verticale.
L’honnête revirement d’un expert anglais
On s’attendait en Suisse à l’accentuation d’une dérégulation forcée. Un libéralisme abrupt est prêché par le Conseiller fédéral Pascal Couchepin. Ainsi devait s’éteindre, après la mort du conseiller national Jean-Philippe Maître, sa tentative de promouvoir une politique culturelle plus réfléchie. Mais voici que deux événements ont bouleversé la donne.
D’abord, en mai, le revirement discret mais complet d’un expert anglais, consulté par Berne, qui avait décrit les excellents effets du laisser-faire sur la santé du livre britannique. Ensuite, fin octobre, à Berne, dans les antichambres du Conseil national, une victoire surprise des partisans du prix fixe.
Commençons par un bel exemple d’honnêteté intellectuelle. Francis Fishwick, économiste à Londres, avait été invité à Berne, en septembre 2005, comme expert dans une sous-commission du Conseil national présidée par Dominique de Buman. Il s’agissait d’analyser le marché du livre. L’expert démontra, chiffres en main, la croissance générée dans la librairie et l’édition britanniques par la liberté des prix, de 1996 à 2003.
Or Fishwick, après un examen plus approfondi et tenant compte de chiffres postérieurs, avoue aujourd’hui qu’il s’est trompé. Et il a pris soin d’en informer les autorités suisses. Il fait état, en deuxième analyse, d’une contraction dramatique des achats de livres dans le Royaume Uni, par rapport à la consommation globale pour les loisirs.
La chute des achats imprévus
Au début, chez les Anglais, les ventes de best-sellers à prix libres et fortement écrasés, notamment dans les supermarchés, ont stimulé la croissance, tandis que les lecteurs continuaient à acheter les autres livres, de culture au sens le plus large, bien que les prix, de ce côté-là, aient augmenté.
Peu à peu cependant beaucoup de points de vente indépendants ont dû fermer, sous la pression aussi de la concurrence d’Internet. Ce qui s’est envolé, dans le nouveau marché du livre, c’est la part importante des titres que l’acheteur découvre par coups de coeur, au gré d’étalages et de vitrines multiples. La triple disparition du prix fixe, des petits libraires et de leurs fonds originaux, a raréfié les lieux qui incitent à bouquiner, souligne Fishwick.
La chute de ces achats imprévus, relevant de goûts personnels, a fait baisser à la longue le chiffre d’affaires total du produit «livre». L’expert anglais reconnaît donc, avec les précautions d’un scientifique mais avec force, que l’abandon du prix fixe a entraîné des conséquences économiques négatives.
Ces faits, conclut-il, inversent ses conclusions précédentes et cela concorde entièrement avec les arguments avancés à Berne par les partisans du prix fixe, plus précisément qu’un réseau de librairies offrant leur propre fond est important pour la santé économique du livre.
L’exception culturelle que récuse Couchepin
Nous sommes là au cœur de la question, mais la sous-commission de Dominique de Buman, par 4 voix contre 3, n’a pas suivi son président et ne semble pas avoir entendu l’expert repenti.
Elle s’est conformée à la ligne radicale et dure de Couchepin. Elle a proposé de balayer l’initiative de Jean-Philippe Maître. Elle n’a pas souhaité que le Conseil national légifère sur le livre comme exception culturelle.
Mais c’était avant le deuxième coup de théâtre. Après la sous-commission, c’est la Commission parlementaire elle-même, celle de l’Economie et des redevances, qui a dû se prononcer les 30 et 31 octobre. Et par 14 voix contre 9, elle a ressuscité l’idée de feu Jean-Philippe Maître.
Elle propose la prorogation de son initiative pour le prix fixe, victoire inespérée pour ceux que préoccupe le sort de la librairie et de l’édition romandes.
C’est donc aux Chambres fédérales, avec Couchepin en embuscade, que vont reprendre les empoignades livresques.
swissinfo, Bertil Galland
Bertil Galland est né en 1931 à Leysin (Vaud) d’un père vaudois et d’une mère suédoise.
Après des études de lettres et de sciences politiques, il se forme comme journaliste.
Il est également actif dans l’édition. Il dirige d’abord les «Cahiers de la renaissance vaudoise» de 1953 à 1971, puis crée sa propre maison d’édition en 1971.
Entre autres activités, il traduit en français des œuvres scandinaves et crée la collection CH pour faire connaître les auteurs alémaniques et tessinois au public francophone.
Au plan journalistique, il participe à la création du «Nouveau Quotidien» en 1999.
Bertil Galland vit actuellement entre Lausanne et Richmont (Bourgogne).
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