La Suisse et la Finlande face à l’Europe
Bertil Galland évoque les six mois exemplaires de présidence européenne de la Finlande, ainsi que le positionnement singulier de la Suisse qui a dit «oui» à une aide économique aux nouveaux Européens de l'Est. Le tout dans un contexte d'eurosceptiscime, marqué par le double «non» opposé par la France et les Pays-Bas au projet de traité constitutionnel.
Jusqu’à fin décembre, Helsinki, capitale improbable du continent, aura tenu la barre de l’Union européenne (UE). Les Finlandais achèvent vaillamment leurs six mois de présidence après avoir navigué à vue. Le «non» populaire de la Hollande et de la France a déchiré le plan de croisière.
Face au brouillard du continent, sans céder au doute, les Nordiques ont assumé leurs devoirs communautaires. Ils ont fait ce qu’ils ont pu. L’essor des voisins baltes, dans leur indépendance recouvrée par miracle, mais entamée et surtout soutenue par leur engagement européen, prouve que la situation générale n’est nullement catastrophique.
Spontanéité très calculée
Quant à la Suisse, elle a poursuivi en 2006 sa course en solo, mais collée à la flotte des Vingt-Cinq et bientôt des Vingt-Sept. Les Helvètes, campés en plein milieu de l’UE, n’en partagent pas les responsabilités. A côté de l’Autriche, qui se fortifie à vue d’oeil, et enserrés entre trois puissances européennes dont les langues sont aussi les leurs, ils persistent à observer les autres à distance.
Ils se sentent confirmés dans leur défiance à les voir incapables de s’entendre sur une relance politique. Et pourtant la Suisse, éprise de son quant-à-soi, n’est pas si solitaire que ça. Elle ne cesse de suivre, en vérité, à sa manière compliquée, ce que les autres font ensemble. Ne vient-elle pas d’accorder, par vote populaire, un milliard de francs d’aide économique aux nouveaux Européens de l’Est, avec une spontanéité très calculée?
Le petit livre des devoirs acceptés
On souhaiterait, à ce stade de l’Histoire, une nouvelle réflexion sur l’indépendance helvétique. Elle se révèle largement illusoire. Le temps est venu d’analyser les avantages et les inconvénients que la Suisse retire à la longue de son refus d’adhérer, de la place qu’elle laisse vide dans les grands rendez-vous européens, du choix de se conformer après coup aux développements orchestrés par l’Union.
Sa préférence obstinée pour des accords bilatéraux en kyrielle, nés de négociations embrouillées et fiévreuses avec Bruxelles, a sauvé jusqu’ici ses intérêts majeurs, mais elle a produit une politique opaque. Qui peut prétendre aujourd’hui voir clair dans le patchwork de ces arrangements spéciaux passés et futurs? Les abandons de souveraineté sont plus sournois de n’être pas liés à des devoirs communs nettement acceptés.
L’oeil sur une Russie affaiblie
Ceux-ci nous ramènent à la Finlande, qui ne témoigne pas d’une sensibilité patriotique inférieure à celle de la Suisse, mais qui a décidé carrément de jouer le jeu communautaire. Elle a rejoint l’Europe en 1995 sans état d’âme, l’oeil sur une Russie momentanément en situation de faiblesse. Helsinki a refusé toute alliance militaire occidentale qui aurait provoqué tôt ou tard ce dangereux voisin, mais elle a pesé, en dehors de la défense, tous les avantages d’une cession partielle de sa liberté législative en faveur de l’Union européenne.
A la veille de l’adhésion, je fus très frappé, m’étant rendu en Finlande, par un petit livre distribué à la population. Il expliquait à chacun non seulement les avantages escomptés mais les devoirs nouveaux. Il énumérait domaine par domaine les transitions de pouvoir attendues, mais il suscitait intelligemment la fierté de se voir confier, du même coup, des responsabilités continentales.
Nos frontières, disait par exemple cet opuscule, devront désormais être surveillées non seulement pour nous-mêmes mais pour les autres. Je pus observer, enquêtant jusqu’au fond de forêts soudain moins esseulées, que le message européen passait dans la population.
Des arguments pour ou contre
Depuis lors, il m’est apparu très étonnant et regrettable qu’aucune publication, en Suisse, n’ait su présenter aussi sereinement sa relation avec l’Union européenne. J’ai rêvé d’un ouvrage destiné à tous les citoyens qui réfléchissent et qui votent, offrant un historique apaisé des bras de fer successifs entre Berne et Bruxelles, une synthèse des paquets d’accords conclus et à négocier, une analyse sans parti-pris des arguments pour ou contre l’adhésion, enfin un tableau des scénarios concevables pour l’avenir: la Suisse doit-elle souhaiter une poursuite des pourparlers bilatéraux? Ou une entente réduite aux tarifs douaniers? Ou un ralliement à l’UE par adhésion complète ou assortie de restrictions?
Il me semblait important, et même élémentaire, que le public fût informé, sans noyade dans le juridisme ou la propagande, sur le coût de chaque option, en francs, en abandons précis de souveraineté, en conséquences institutionnelles.
Les Suisses champions en votes sur l’Europe
Or voici que ce petit livre existe, clarificateur. Il vient de paraître sous le titre «Suisse – Union européenne». Poussons la transparence jusqu’à dire comment cette publication est née. Le comité de la collection «Le savoir suisse», auquel j’appartiens, a demandé à l’un des meilleurs connaisseurs du dossier européen, le professeur René Schwok, à Genève, de raconter toute la saga, à la manière des Finlandais.
Que relate-t-il donc? Rien de neuf, dirait-on d’abord, sinon un agrément de lecture inhabituel dans ce domaine: en termes limpides, on suit les réactions de Berne et de la population suisse à chaque étape de la construction politique du continent. Mais le simple déroulement de toutes les votations populaires de décembre 1972 à novembre 2006 fait éclater une réalité dont nous n’avions guère pris conscience: aucun peuple, et de loin, ne s’est rendu aux urnes aussi souvent que les Suisses pour se prononcer sur des matières liées à la coopération européenne.
Plus communautarisée que certains Etats membres
Telle est la découverte lumineuse de Schwok, du seul fait d’avoir relaté cette histoire longue et touffue : les Helvètes qui ne sont pas membres du club sont des champions d’Europe dans leur assiduité à se prononcer à son sujet! Evidemment ce fut pour dire non à l’EEE en 1992 et pour repousser jusqu’à présent toute entrée en fanfare à Bruxelles.
Mais aucun autre peuple, remarque l’auteur, n’a accepté par vote l’élargissement de l’UE ! «L’adhésion impossible?», demande René Schwok en sous-titre de son livre. Il répond qu’en tout état de cause, la marginalisation ne sera jamais acceptée par la Suisse. Et celle-ci, souligne-t-il, si l’on y regarde de près, est aujourd’hui déjà plus communautarisée que d’autres Etats membres.
Ainsi 130 petites pages cernent-elles un problème fondamental dont il est impropre de dire qu’il divise les Suisses, car nombreux sont ceux qui, dans leurs propres pensées, balancent encore sur la voie à suivre. Et douze fois jusqu’à ce jour l’ensemble des citoyens a dû s’impliquer, par des débats publics et par un vote, dans un dossier européen.
Telle est la manière paradoxale dont un peuple rétif et peu cartésien, fortement accroché aux Alpes, a choisi de se former peu à peu, et peut-être mieux que les autres, pourra-t-on dire un jour, à la coopération continentale.
swissinfo, Bertil Galland
Les opinions exprimées dans cette rubrique ne reflètent par nécessairement les vues de swissinfo.
Bertil Galland est né en 1931 à Leysin (Vaud) d’un père vaudois et d’une mère suédoise.
Après des études de lettres et de sciences politiques, il se forme comme journaliste.
Il est également actif dans l’édition. Il dirige d’abord les «Cahiers de la renaissance vaudoise» de 1953 à 1971, puis crée sa propre maison d’édition en 1971.
Entre autres activités, il traduit en français des œuvres scandinaves et crée la collection CH pour faire connaître les auteurs alémaniques et tessinois au public francophone.
Au plan journalistique, il participe à la création du «Nouveau Quotidien» en 1999.
Bertil Galland vit actuellement entre Lausanne et Richmont (Bourgogne).
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