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Shell ne doit pas s’engluer dans l’or noir nigérian

Selon Amnesty International, plus de 2000 sites sont pollués dans le delta du Niger. Keystone

Le nouveau CEO du géant pétrolier anglo-néerlandais, Peter Voser, est suisse. A l'occasion de son entrée en fonction, la section helvétique d'Amnesty International se joint à une campagne mondiale qui exige le nettoyage des zones polluées au Nigéria. Interview.

«Malgré une production de pétrole importante, le Nigéria demeure un pays relativement pauvre, en raison notamment d’une très forte corruption.» En une phrase, l’encyclopédie en ligne Wikipédia résume les enjeux de la campagne que lance mardi Amnesty International (AI).

La section suisse a pour sa part organisé une action de protestation devant une station Shell dans le canton de Berne. C’est en effet un Suisse, Peter Voser, qui reprendra au 1er juillet les rênes de la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise, lequel est le principal exploitant dans le delta du Niger.

Selon AI, près de 2000 sites y sont aujourd’hui pollués en raison de l’extraction de l’or noir. Une situation qui menace la population locale, ainsi atteinte dans ses droits fondamentaux comme par exemple l’accès à l’eau potable, dénonce Danièle Gosteli, responsable «Economie et droits humains» de la section suisse d’AI.

swissinfo.ch: En 1995, l’écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa et 8 autres militants ont été pendus par le gouvernement Abacha pour avoir rendu publique leur opposition aux pratiques de Shell. Les choses ont-elles évolué depuis?

Danièle Gosteli: Après l’exécution de Ken Saro-Wiwa, Shell a été une des premières entreprises transnationales à avoir accepté de s’asseoir avec des organisations comme AI ou Pax Christi pour développer un code de conduite en matière de droits humains. D’ailleurs, Shell a signé les plus grandes initiatives volontaires lancées par l’industrie extractive pour améliorer le respect des droits humains. Malheureusement, on se rend compte qu’il y a encore un très grand fossé entre la théorie et la pratique. Il est nécessaire de le combler.

swissinfo.ch: Le code de bonne conduite que s’est donné Shell reste donc lettre morte au Nigéria?

D.G.: Shell va rétorquer qu’ils soutiennent des projets de développement, qu’ils apportent des fonds pour des projets particuliers. Toutes ces initiatives sont bien sûr louables. Mais ce qui importe, c’est qu’ils balaient devant leur porte et qu’il y ait vraiment des études d’impact afin d’évaluer les atteintes à l’environnement et aux droits de populations touchées par les activités pétrolières.

Shell est présent dans le delta du Niger depuis les années 1960, mais après autant d’années sur le terrain, rien ne se fait. L’écosystème de la région est extrêmement fragile. Aujourd’hui, les pêcheurs ramènent des poissons qui sentent le pétrole, les enfants qui jouent dans les flaques huileuses ont des problèmes de peau et certains gaz lâchés dans l’atmosphère engendrent des problèmes respiratoires.

swissinfo.ch: Shell est-il seul en cause? Le rapport d’AI publié mardi indique que «les actions et les réactions de la population constituent une partie du problème»…

D.G.: Les rédacteurs du rapport ont sciemment choisi un aspect du problème, celui de l’exploitation du pétrole. Mais il est clair que la situation est très complexe et qu’elle fait intervenir beaucoup d’acteurs. Il est vrai que le Nigéria est aussi confronté à des actes de sabotage.

A petite échelle, ces actes sont l’œuvre d’une population locale frustrée qui agit pour se venger ou pour voler du pétrole dans les oléoducs. Mais il y aussi le MEND [Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger, ndlr.], qui est effectivement toujours plus présent et qui s’attaque avec des moyens plus conséquents aux installations pétrolières et aux employés des compagnies.

Shell nous reprochera de ne parler que de leur responsabilité sans mentionner les attaques de groupes rebelles. En réalité, il faut remettre tout cela dans son contexte: depuis plus de 50 ans, l’exploitation du pétrole a généré plus de 600 milliards de dollars de revenus, dont la population n’a pas vu la couleur. L’exploitation de l’or noir est devenu un véritable fléau.

swissinfo.ch: En définitive, on se retrouve confronté à l’éternel problème de la gouvernance en Afrique?

D.G.: Si les compagnies pétrolières peuvent être tenues pour responsables de l’assainissement des conduites ou de la compensation pour les torts subis, le gouvernement est le premier garant de la protection des droits humains. Le Nigéria a bien sûr des lois sur l’environnement, mais elles tendent à oublier l’accès des populations locales à l’information sur les sites qui sont contaminés ou décontaminés ou sur les projets qui vont être développés.

D’un côté, on est effectivement obligé de tenir compte de ces problèmes de corruption, mais de l’autre, le gouvernement nigérian se rend compte que la situation devient invivable et qu’il est nécessaire de mettre des garde-fous.

Et le gouvernement nigérian n’est pas le seul que nous interpellons. Nous appelons aussi l’Union européenne (UE) et les pays où Shell a ses sièges, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, à mettre en place des directives précises de façon à pouvoir contrôler ces activités. Ces gouvernements-là ont aussi une responsabilité: faire en sorte que leurs entreprises qui opèrent dans des pays tiers ne se rendent pas coupables de violations des droits humains.

Carole Wälti, swissinfo.ch

Le Nigéria compte quelque 150 millions d’habitants, ce qui en fait le pays le plus peuplé d’Afrique.

Le président Umaru Yar’Adua a été élu au suffrage universel, mais les observateurs internationaux ont dénoncé des fraudes massives lors du scrutin en mai 2007.

Ethniquement très diversifié, le pays est en outre soumis à de fortes tensions entre musulmans et chrétiens. Les Ijaws, ethnie vivant dans le delta du Niger, accusent le gouvernement de connivence dans la pollution de l’environnement.

Le Nigéria compte en effet parmi les 15 plus importants pays producteurs de pétrole au monde.

Présente dans le delta du Niger depuis les débuts de l’extraction dans les années 1960, la compagnie pétrolière Shell a été accusée de complicité avec le régime de Sani Abacha lors de la pendaison de l’écrivain Ken Saro-Wiwa et de 8 autres militants écologistes en 1995.

Début juin, Shell a accepté de payer 15,5 millions de dollars pour régler le litige devant la justice américaine.

Récent. La Suisse a signé début juin l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Extractive Industries Transparency Initiative, EITI).

Débuts. Créée en 2007, l’EITI est une plateforme constituée d’Etats, d’entreprises privées, de représentants de la société civile, d’investisseurs et d’organisations internationales.

But. Elle soutient une meilleure répartition des revenus émanant de l’extraction du pétrole et des minerais dans les pays producteurs.

Moyens. Concrètement, la Suisse versera environ 1,8 million de dollars par an au secrétariat de l’EITI et à la Banque mondiale.

Bilan. Jusqu’ici, l’Azerbaïdjan est le seul pays à avoir été déclaré conforme. Quelque 30 autres, dont le Nigéria, se sont engagés dans le processus d’adhésion.

Rappel. La Suisse, Genève notamment, abrite de nombreuses banques et entreprises qui financent l’extraction des ressources pétrolières ou qui en font commerce.

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