Un Suisse de Hongrie: «Cette élection est un nouveau départ, comme en 1989»
Né en Suisse, Zoltán Tamássy a récemment déménagé en Hongrie, où il votait pour la première fois. Nous l’avons suivi en ce dimanche historique, qui a vu l’opposant au Premier ministre Viktor Orbán s’imposer dans les urnes. Reportage.
Comme dans tout le pays, en ce dimanche printanier ensoleillé et doux, l’affluence est importante dans la 81e circonscription électorale de Budapest, au nord de la capitale hongroise.
Dans la file d’attente, devant un cabinet médical transformé pour la journée en bureau de vote, Zoltán Tamássy patiente aux côtés de son épouse, la docteure Orsolya Tamássy-Lénárt. «Tout est différent ici», confie cet ancien journaliste économique de 55 ans. Fébrile, il vérifie une nouvelle fois qu’il a bien tous les documents nécessaires: carte d’identité et attestation de domicile.
Né en Suisse d’un père hongrois et d’une mère hongroise, Zoltán Tamássy a plutôt l’habitude de voter par correspondance, comme la plupart des citoyens suisses. Mais pour la première fois, il s’apprête à participer à la vie politique du pays d’origine de ses parents. «C’est un moment important. Je suis aussi un peu nerveux», confie-t-il.
Zoltán Tamássy s’est installé en Hongrie à l’automne dernier, faisant ainsi le chemin inverse de celui emprunté par ses parents, aujourd’hui décédés. Son père était arrivé en Suisse en 1956 après la répression de l’insurrection, sa mère dans les années 1960.
«J’ai voté, j’ai pris ma décision»
Après vingt minutes d’attente, Zoltán et Orsolya entrent dans la salle d’attente du bureau de vote, où un vieil homme au regard sévère les accueille pour vérifier leurs documents. Puis, une femme énergique, munie d’un imposant tampon, leur remet chacun deux bulletins de vote au format A4: l’un pour l’élection directe d’un candidat de circonscription, l’autre avec les noms des partis en lice.
Comme chacun des quelque 180’000 primo votants de ce scrutin, Zoltán Tamássy disparaît alors une minute derrière le rideau bleu.
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«J’ai voté, j’ai pris ma décision», déclare-t-il solennellement en quittant le bâtiment scolaire.
«Quand nous avons quitté la Suisse pour la Hongrie, j’ai dit à ma femme que je ne voulais vivre que dans une démocratie», explique Zoltán. Or, ces dernières années, sous le gouvernement du Premier ministre Viktor Orbán, cela n’allait plus de soi.
Selon le réputé institut V-Dem de Göteborg, la Hongrie, pays d’Europe centrale membre de l’UE et de l’OTAN, est depuis 2020 une «autocratie électorale». L’an dernier, l’institut a même qualifié cet État de 10 millions d’habitants de pays connaissant la «plus forte» dérive autocratique au monde.
Un pays en «état d’exception»
En effet, depuis sa victoire électorale en 2010, Viktor Orbán et son gouvernement Fidesz ont constamment gouverné avec une majorité des deux tiers, leur permettant d’opérer de profondes révisions constitutionnelles. Le Premier ministre sortant a également exploité différentes crises depuis 2015 pour instaurer un «état d’exception» permanent, qui a encore été prolongé avant les élections et reste en vigueur jusqu’au 13 mai.
Zoltán Tamássy et son épouse Orsolya – qui avait elle-même voté pour le Fidesz de Viktor Orbán lors des dernières élections en 2022, en raison d’une situation sécuritaire tendue – redoutaient jusqu’au bout que le dirigeant «ne trouve encore un prétexte pour reporter les élections».
Mais cela n’a pas été le cas. Dimanche, un nombre record de citoyens et de citoyennes se sont mobilisés pour renouveler les 199 sièges du Parlement hongrois. La participation a atteint près de 80%, nettement plus que lors des précédentes élections.
Étape chez les beaux-parents
Prochaine étape: l’appartement tout proche des beaux-parents hongrois de ce Suisse expatrié, celui de Katalin et Mihály, un couple de la classe moyenne typique. «En général, nous ne parlons jamais de politique, cela ne fait que créer des tensions», avertissent-ils d’emblée, lorsque nous les rencontrons. Mais face à un journaliste curieux venu de Suisse, une exception est faite.
Ce couple de retraités plein d’entrain explique en détail pourquoi le Fidesz et son Premier ministre continuent de mériter leur confiance. Ils évoquent notamment des raisons historiques, comme le discours enflammé de Viktor Orbán à l’été 1989 contre le pouvoir communiste et pour le retrait des troupes soviétiques. «On n’oublie jamais ce genre de choses», affirme l’ex-libraire, avant de servir une liqueur de prune en signe d’apaisement.
Une soirée électorale chargée d’émotion
Lorsque les bureaux de vote ferment à 19 heures précises, l’issue est déjà connue: le Premier ministre sortant est clairement battu, et son adversaire, Péter Magyar, triomphe. L’heure est historique – pour l’Europe, pour la Hongrie, pour Zoltán et Orsolya. Les deux époux vivent ce tournant là où ils se sont rencontrés il y a 17 ans: à l’université germanophone Andrássy, au centre de Pest, à l’est du Danube.
Après une décennie de relation à distance, le couple s’est marié au plus fort de la première vague de la pandémie de Covid-19, à l’été 2020. «À l’époque, je ne savais pas encore que cinq ans plus tard, je lèverais le camp en Suisse pour m’installer en Hongrie», se rappelle Zoltán.
Plus tard dans la soirée, lui et son épouse ne sont pas les seuls à être soulagés. C’est tout un peuple qui semble respirer lorsque Viktor Orbán reconnaît sa défaite peu avant 21 heures et félicite Péter Magyar. «Je n’aurais jamais imaginé un scénario aussi positif, il faut que je digère tout cela», confie Zoltán. Plus tard, il dira: «C’est un nouveau départ pour la Hongrie, comme en 1989. Nous nous sommes donné une seconde chance. Nous ne devons pas la gâcher.»
Budapest fête et danse
Les attentes de Zoltán sont claires. Le nouveau Premier ministre Péter Magyar, qui dispose de solides atouts avec une majorité des deux tiers au Parlement lui permettant de modifier la Constitution, devra faire bon usage de son influence. «S’il ne le fait pas et abuse de son pouvoir, je suis prêt à descendre dans la rue contre lui», affirme Zoltán.
Outre la lutte contre la corruption, Zoltán Tamássy souhaite une réorientation géopolitique vers l’Europe ainsi qu’une nouvelle politique économique. Un désir qui fait écho aux aspirations de la majorité des Hongrois.
Dans l’élégant salon des glaces de l’université Andrássy, la soirée voit aussi l’arrivée de l’observatrice électorale suisse Sibel Arslan. La présidente de la Commission de politique extérieure du Conseil national suisse a visité, le jour du scrutin, de nombreux bureaux de vote avec ses collègues du Conseil de l’Europe et de l’OSCE.
Tard dans la nuit, une fois la dernière coupe de champagne bue et la victoire écrasante de l’opposition confirmée, on continue de danser, de faire la fête et de klaxonner dans de nombreux endroits de la capitale. Zoltán et Orsolya reprennent le chemin de leur domicile – dans un pays qui a redécouvert la démocratie.
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Relu et vérifié par Balz Rigendinger, traduit de l’allemand à l’aide de l’IA/dbu
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