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Ames troubles et gazon bien tondu

L’ambiance proprette et aseptisée de Celebration, en Floride. www.sjsu.edu

Avec son dernier roman, Marie-Claire Dewarrat nous plonge dans les étranges conséquences individuelles d’un drame collectif, celui du 11 septembre.

Parallèlement à ce roman, sort un livre d’entretiens intitulé «Notes de nuit».

Les victimes de catastrophes collectives, ce n’est pas une denrée qui manque, ces temps-ci. En général, les médias s’attardent beaucoup sur le nombre de morts et de disparus.

Beaucoup moins sur les blessés. Blessés physiquement ou psychiquement. Et si l’on s’y intéresse, c’est dans le court terme: dans les jours qui suivent l’horreur, pour savoir comment ils ont vécu l’indicible. Après? Et bien, le quotidien les avale, ils cèdent leur place à d’autres sujets d’actualité.

Avec «Celebration – Lois et coutumes de la guerre», Marie-Claire Dewarrat nous plonge dans la vie d’une victime du 11 septembre. Mais attention… pas de façon vertueuse, ni compatissante, loin de là. Plutôt comme un chirurgien de l’âme humaine. Une âme qui, de la pureté, ne sait que le nom.

L’araignée et la veuve

David Bowman est un agent d’affaires qui, le 11 septembre, a été pris au piège des Twins effondrées. Il en ressortira cassé, brûlé, détruit. L’horreur pour lui, le sémillant businessman, coureur de jupons invétéré. Une chance pour sa femme, Alice, qui voit là l’occasion inespérée d’en refaire «sa chose».

«La mort me l’a rendu au bout de quelques heures. Pas aussi mort qu’il aurait dû l’être. Mais assez mort, pourtant, ligoté dans ses bandages, ses sondes et ses perfusions, pour qu’à nouveau il m’appartienne, comme j’en ai eu l’illusion, il y a bien longtemps.»

David Bowman, lentement, va réapprendre la vie, retrouver une forme à peu près humaine. Grâce d’abord à une infirmière, avec laquelle le gisant, immobilisé dans sa déliquescence physique, va développer une étonnante relation fantasmatique. Grâce à sa femme ensuite.

Mais rapidement, c’est du côté de la voisine, Nora, que le corps du convalescent va se sentir appelé. Nora, dont le mari, lui, est mort le 11 septembre. Remplacer ce cadavre dans le lit de la veuve est une donnée sans doute importante dans la concupiscence de David…

Marie-Claire Dewarrat a les mots pour dire ces rapports malsains – ou simplement banals: «Alice est une araignée (…) Je suis la mouche qu’elle se réjouit de dévorer. Elle m’aime bridé, ficelé, tenu en laisse au bout du fil de la dépendance que les circonstances et moi-même lui avons permis de sécréter.»

Alice, l’araignée sèche. Dans la maison voisine, il y a Nora la veuve mouillée de larmes, dont l’humidité permanente fait bander Dave depuis son fauteuil roulant.

Guerre totale

Les «Lois et coutumes de la guerre» évoquées dans le titre du roman se retrouvent dans le contexte général: cette guerre amorcée le 11 septembre et qui sert de décor un peu flou, un peu abstrait, aux personnages.

Mais elles caractérisent surtout la relation d’Alice et de David, qui emploient chacun leurs armes. David, son hypocrisie de cadre urbain. Alice, les terribles recettes qui dans sa famille, se sont transmises de mère en fille… Et ses racines plongent du côté de Salem, c’est dire.

Une lutte à mort qui nous est rapportée par les protagonistes eux-même, ou par des témoins. En effet, le statut de narrateur passe de David à Alice ou à Nora, qui le transmettent à leur tour à des connaissances, amis ou voisins plus ou moins bien intentionnés.

Car David le New-Yorkais égocentrique et Alice la sorcière névrosée vivent à «Celebration», en Floride, une cité sage, propre, barrières blanches et gazons bien tondus, un «paradis» inventé par l’empire Disney. Le décalage entre façade et intérieur, jeu social et perversions intimes, on l’aura compris, n’en est que plus marqué.

Des mots qui jouent du scalpel

«Je n’écris pas des livres hilarants et je suis la première à le regretter. Mes possibilités sont assez réduites dans le domaine de l’humour et du rire qui n’ont, chez moi, que deux seules couleurs, noir pour l’un, jaune pour l’autre» dit Marie-Claire Dewarrat dans un ouvrage d’entretien paru récemment, «Notes de nuit».

Une longue interview, au cours de laquelle la journaliste Sonia Bellemare l’amène sur des chemins parfois anodins et sur d’autres beaucoup plus profonds. Ainsi par exemple son rapport à l’écriture.

«Il s’agit de trouver la fibre juste entre les mots et les sentiments, les impressions, les images, les odeurs, les sons, les couleurs que je veux transcrire: ça me déchire, ce besoin carrément pathologique de trouver le mot qui colle absolument à ce que je veux restituer», dit Marie-Claire Dewarrat.

«Celebration» lui a pleinement offert l’occasion de jouer du scalpel pour décrire l’humain, que ce soit dans les humeurs nauséabondes que dégage son corps blessé ou dans les désirs obscurs, fondamentalement égoïstes, qui emplissent son âme.

Même – surtout? – dans le décor carton-pâte d’une ville voulue par des urbanistes dont l’utopie ultime s’appelle Disney.

swissinfo, Bernard Léchot

«Celebration, lois et coutumes de la guerre», roman de Marie-Claire Dewarrat (Ed. de l’Aire).
«Notes de nuit», Entretiens de Marie-Claire Dewarrat avec Sonia Bellemare (Ed. de l’Aire).

– Marie-Claire Dewarrat est née en 1949 à Lausanne. Elle vit aujourd’hui à Châtel-Saint-Denis.

– «L’Eté sauvage» (1985), son premier livre, a été suivi notamment de «Carême» (1987), un roman couronné par le Prix Michel-Dentan, «En enfer, mon Amour» (1990), «Les Territoires indiens» (1993), «L’Âme obscure des femmes» (1997) et «Les jours funestes» (2000).

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