C’est le Liban qui se consume dans «Incendies»
Chevillée à l'actualité politique, la pièce du Libanais Wajdi Mouawad est présentée à Monthey et Genève dans la mise en scène de l'auteur.
Invité pour la première fois en Suisse, l’écrivain livre ici ses réflexions sur son pays. Entretien.
Incroyable anticipation des troubles qui secouent aujourd’hui le Liban! Wajdi Mouawad a t-il le souffle d’un devin? On serait tenté de répondre oui.
Car sa pièce «Incendies», écrite en 2003, revient sur les 15 années de guerre civile qui ont ensanglanté son pays de 1975 à 1990. Mais pas seulement, puisque son texte théâtral a les résonances d’un avertissement qui prévoit pour le Liban un avenir incertain.
Présenté à Monthey et Genève successivement, dans la mise en scène de l’auteur, «Incendies» n’est pas pour autant un récit historicisé. C’est une réflexion poétique, fragmentée et terriblement lucide sur la colère d’un peuple en conflit, qui questionne ses origines.
Il faut dire que Wajdi Mouawad, né à Beyrouth en 1968, vit et travaille aujourd’hui à Montréal. C’est donc un écrivain expatrié qui parle ici.
swissinfo: Etes-vous à la recherche d’un Liban perdu?
Wajdi Mouawad: C’est notamment sur mon enfance dans ce pays que je reviens. J’essaie de retrouver le chemin qui me mène vers elle. J’ai quitté le Liban à la suite d’une décision prise par mes parents. Depuis, je n’ai jamais cessé de recoller les morceaux cassés de cette enfance.
Et chacune de mes tentatives donne une pièce de théâtre qui raconte un Liban perdu politiquement, c’est vrai, mais aussi psychiquement. «Incendies» fait ainsi partie d’une trilogie dont le premier volet s’intitule «Littoral», le dernier étant encore en gestation.
swissinfo: Vous vous sentez donc investi d’un devoir de mémoire envers votre pays?
W.M.: Oui , c’est un devoir de mémoire lié à la vie que je me suis construite au Canada, loin du Liban. L’exil est, dans un certain sens, un pays également. C’était comme si j’avais une double nationalité: une perdue et une autre que je ne désire pas conserver, qui est celle de l’exil. La seule façon de me débarrasser de ce sentiment de perte, c’est l’écriture. Elle est le garant de la mémoire.
swisinfo: En vous référant à la guerre civile, vous dites dans «Incendies»: «Si on ne trouve pas de solution tout de suite à ces massacres, on n’en trouvera jamais». On croit entendre un manifestant libanais d’aujourd’hui…
W.M.: Oui, c’est juste. C’est une phrase qui traduit le sentiment d’éternité dans le malheur et dans la guerre, que ressentent tous les Libanais. On oublie souvent qu’Europe, fille d’Agénor, jouait sur les plages de Sidon (aujourd’hui Saïda, ville du Sud-Liban, ndlr) lorsqu’elle fut kidnappée par Zeus.
Or Europe était une Phénicienne, donc une Libanaise. Et son enlèvement donna suite à un long conflit. La guerre est donc installée chez nous depuis des siècles. Cela dure depuis tellement longtemps qu’on ne peut plus tolérer les promesses de paix sans lendemain. Il faut que ça s’arrête tout de suite.
swissinfo: Quel est le pouvoir d’un auteur comme vous expatrié d’arrêter une guerre?
W.M.: Le seul pouvoir que j’ai c’est de nommer les choses et de lever ainsi les tabous. Je crois que les Libanais ont un problème avec les interdits. Ils ont honte de beaucoup de faits qu’ils maquillent et drapent de conventions. Mais en même temps ils sont frondeurs dans leur manière de manifester leur honte. Leur courage leur a toujours permis de se réconcilier et de se reconstruire.
Interview swissinfo, Ghania Adamo
«Incendies» Monthey, Théâtre du Crochetan, le 5 mars. Tel: 024 471 62 67
Genève, Forum Meyrin, du 8 au 10 mars. Tel: 022 989 34 34
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