
Gilles Privat, roi des bas-fonds

L'acteur genevois, qui fait une carrière brillante à Paris, incarne «Falstafe» à la Comédie de Genève. Un rôle qui va comme un gant à cet homme doux qui joue à merveille les fous. Rencontre.
Les royaumes n’ont plus de secret pour lui. Gilles Privat les habite depuis longtemps. Plusieurs fois couronné, il n’a jamais eu la grosse tête. C’est que le trône où il est assis est bien celui de la modestie; dans la vie en tout cas.
Car sur scène, c’est une autre affaire. La comédie étant reine, il lui faut être à sa hauteur. Histrion invétéré, fanfaron et arrogant, Gilles Privat fut jadis un prince présomptueux («Hamlet»), et un monarque épais (dans «Mangeront-ils?» de Victor Hugo).
Et le voici aujourd’hui roi des bas-fonds, méprisant dans sa roublardise, hautain dans sa truculence, tirant vers la tendresse ce Falsatfe qu’il «adore» (sic). Non pas le Falstaff que Shakespeare a imaginé dans «Henry IV», mais celui revisité par l’auteur français Valère Novarina dans la pièce du même nom. Une pièce exquise qui brandit le rire là où Shakespeare agite l’épée.
Tout passe par le ventre
Par la guerre civile, le royaume d’Angleterre est donc menacé. Le jeune prince Henry, qui doit succéder à son vieux père, passe son temps dans les tavernes et les bordels auprès d’un compagnon qu’il chérit, Falsatfe, alias Gilles Privat, chez qui tout passe par le ventre.
Son bide énorme, giron de la luxure, est camouflé tant bien que mal par un kilt sur le devant duquel se balance une gourde et en dessous duquel brillent les couleurs de l’Union Jack. Car Jack Falstafe porte aux fesses l’amour de la patrie et aux nues celui de la beuverie. Son costume est à lui seul un spectacle.
«Qu’est-ce qu’il y a dans ton ventre»?, lui demande le jeune prince au début de la pièce. «Plusieurs sacs de mots», lui répond Falstafe.
Même question posée à Gilles Privat que l’on rencontre le lendemain de la Première: «Qu’y a t-il dans votre ventre»?
«Un estomac et des intestins», répond l’acteur.
Là, on reste scotché. «Etes-vous cynique comme ça?», lui dit-on.
«Pas du tout, je suis très aimable».
Et très taiseux, voudrait-on ajouter. Car à la ville, Privat est tout le contraire de son personnage. Discret et pudique, le comédien dit envier à Falstafe sa volubilité, son rire tonitruant, son intelligence folle… Aux êtres truculents, il est habitué depuis longtemps. Son talent de comique lui permet de les jouer les doigts dans le nez.
«C’est grâce à eux, confie-t-il, que je suis calme dans la vie, ils m’aident à évacuer sur scène toutes mes tensions».
Un Molière
Pour un rôle dans Feydeau, Privat reçut l’an dernier un Molière, mais ne sut quoi en faire: «Cela n’a pas changé ma vie». Récompense ou pas, son agenda est plein. Il lui arrive même de refuser des propositions de metteurs en scène. On le croirait blasé. Lui dit que non, qu’il n’a nullement conscience de son statut de grand acteur. Ce qui l’anime, c’est avant tout la passion du jeu, léguée par Benno Besson, que Gilles appelle «mon maître». «Quand je l’ai connu, lâche-t-il, il avait 60 ans, mais il en paraissait 14».
Treize spectacles avec le grand metteur en scène suisse lui ont donné le goût de l’absolu. Il a su l’entretenir. Ce fut un levier qui lui ouvrit les portes des grandes institutions parisiennes: Chaillot, La Colline, l’Odéon et la Comédie-Française où il est entra comme pensionnaire en 1996, pour en sortir trois ans après, préférant sa liberté à la notoriété.
«Je ne suis pas un intrigant, je n’ai jamais fait de plan de carrière», dit aujourd’hui celui qui cultive son bonheur à Montreuil, près de Paris, où il vit tranquillement avec sa famille.
Genève est loin derrière. Il y a vécu jusqu’à l’âge de 20 ans, il y revient à l’occasion des tournées. Il sait que son public l’apprécie, mais il ne s’en vante jamais.
swissinfo, Ghania Adamo
«Falstafe», de Valère Novarina, mise en scène Claude Buchvald, avec Gilles Privat dans le rôle-titre. A voir à la Comédie de Genève jusqu’au 8 novembre.
Acteur genevois, né en 1958.
Il fait ses études scolaires à Genève.
De 1979 à 1981, il suit les cours d’art dramatique à l’Ecole Jacques Lecoq, Paris.
Sa rencontre avec Benno Besson est décisive. C’est le metteur en scène suisse qui le lance en le distribuant notamment dans «L’Oiseau vert», puis dans «Quisaitout et Grosbêta», deux spectacles à très grand succès public.
Son talent reconnu lui vaut l’accès aux scènes institutionnelles parisiennes.
Il y joue sous la direction de grands metteurs en scène, comme Matthias Langhoff, Alain Françon, Dan Jemmet…
De 1996 à 1999, il est pensionnaire à la Comédie-Française
Au cinéma, il tourne avec Coline Serreau et Chantal Ackerman.
Aujourd’hui, il vit à Montreuil, près de Paris.

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