La valse infernale des affairistes
A la Comédie de Genève, Anne Bisang, directrice des lieux, crée «Les Corbeaux». Cette pièce de l'écrivain français Henry Becque, écrite en 1876, entre en résonance avec l'actualité financière qui laisse une large place aux rapaces.
Après Dieu, l’Etat, la famille…, il y a l’argent que l’on désigne souvent du nom de «cinquième pouvoir». Lorsque ce pouvoir-là se fissure, l’édifice s’écroule: la morale vole en éclats, les autorités publiques vacillent et les liens affectifs chavirent. On peut le vérifier aujourd’hui, surtout par temps de crise financière où l’on parle obsessionnellement de subprimes et de maisons qui perdent leur toit.
On peut le vérifier également sur la scène de la Comédie, dans une proportion moins grande bien sûr, mais tout aussi universelle. Universelle, parce que l’histoire, celle-là théâtrale, touche à une caractéristique très humaine, propre à tous les temps et toutes les époques: la rapacité.
Il y aura toujours des gens pour susciter une débâcle financière et plonger dans la souffrance des innocents. Ces gens-là, on les appelle aujourd’hui «les intégristes du marché». Henry Becque, lui, les dénomme «Les Corbeaux». Sa pièce éponyme, il l’a écrite en 1876.
L’euphorie puis la déroute
A cette époque, il n’y avait pas le drame des subprimes, mais c’était tout comme. Car la famille Vigneron, que l’écrivain met en jeu dans son texte, va perdre son toit à cause de quelques vulgaires spéculateurs: un architecte, un notaire, un banquier et même un fiancé accroché aux espoirs d’une jolie dot.
La maison des Vigneron, c’est donc une façade triangulaire (décor Anna Popek) semblable à ces toits en deux dimensions que dessinent en général les enfants. Cette façade joliment fleurie, qui bloque le fond de la scène, va petit à petit se scinder en dix ou vingt panneaux, coulisses d’une ronde infernale menée par des affairistes aux allures de fantômes, du moins au début. Car ces rapaces de l’ombre vont tantôt sortir de leur tanière. Et là, gare aux Vigneron!
Commencée dans l’euphorie d’un repas qui se prépare et annonce les fiançailles de Blanche, la plus jeune des trois filles de la famille, la pièce s’achève dans la déroute. Entre temps, se sera mise en place la valse des intrigues, menée rondement par trois acteurs (J.C Bolle-Reddat, François Florey et Frank Semelet) criards et omnivores, comme le sont les corbeaux.
Valse des intrigues
Ces derniers vont donc bouffer de l’humain. A portée de bec, Madame Vigneron (Yvette Théraulaz, excellente) et ses trois filles, proies faciles, très faciles, après la mort subite de leur mari et père (Charles Joris), riche commerçant emporté en plein bonheur par une crise d’apoplexie.
Face au drame qui se noue, Anne Bisang garde le moral. Cette valse des intrigues, elle la fait tourner sur une note grand-guignolesque. Ce n’est donc pas le drame qu’elle pousse jusqu’aux larmes, mais le comique. Sarcastique, sa mise en scène renvoie au public le visage bouffon d’une humanité qui, depuis la nuit des temps, s’indigne du spectacle des moeurs corrompues, oubliant toujours que c’est là son lot théâtral de veulerie.
swissinfo, Ghania Adamo
«Les Corbeaux» de Henry Becque. Mise en scène Anne Bisang. A voir à la Comédie de Genève jusqu’au 19 octobre.
Metteuse en scène et directrice de la Comédie de Genève depuis 1999.
Ses choix artistiques sont marqués par le souci constant d’interroger la réalité sociale.
Comme elle le dit elle-même, deux fils distincts composent son parcours théâtral: les pièces «qui parlent d’adolescence et de quête d’absolu», comme «Roméo et Juliette» et «Salom», et celles qui «questionnent les rapports de force au sein des relations domestiques», comme «La Maison de poupée», «Les Ames solitaires» et «Les Corbeaux».
Son chef-d’oeuvre «Les Corbeaux» est créé à la Comédie-Française en 1882.
Cette date marque un événement dans l’histoire du théâtre français, car l’écrivain y renouvelle la grande comédie réaliste du XIXe siècle.
A partir de ce moment, il sera considéré comme le chef de file de la nouvelle école naturaliste.
Ce succès est d’autant plus remarquable que les débuts de l’auteur furent difficiles.
Issu d’une famille modeste, il a dû, très jeune, travailler dans des bureaux pour gagner sa vie.
Il est également l’auteur de «La Parisienne» et d’une comédie inachevée sur le monde de la finance intitulée «Les Polichinelles».
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