La mésange de Narcisse
Narcisse-René Praz, un personnage haut en couleurs et loin de tout conformisme, signe un roman intitulé «La Mésange charbonnière»... Une plongée dans la Suisse de la Seconde Guerre mondiale que nous présente l'ancien éditeur Rolf Kesselring.
Il y a des titres qui surprennent et attirent l’œil. Il y a aussi, quelquefois, le nom ou le prénom de l’auteur qui intrigue: Narcisse-René Praz. Dans ce dernier cas, j’étais doublement surpris. Pensez ! Narcisse !…
Il faut être Haïtien, Africain ou… Valaisan, pour être nanti d’un prénom comme celui-là. Et puis, en recevant son dernier roman, le titre aussi sortait de l’ordinaire: «La Mésange charbonnière» ! Entre son patronyme inoubliable (et, plus avant, vous allez comprendre pourquoi) et ce titre, il y avait tout ce qu’il fallait pour que j’ouvre l’ouvrage en question et que je vous en parle un peu.
Les romans commencent toujours…
C’est Frédéric Dard qui affirmait que les romans commencent toujours par: «La porte du salon s’ouvrit…» Ils peuvent aussi débuter ainsi: «Berne, un premier avril 1944, une traction avant Citroën débouche sur la Place fédérale, juste devant le Palais qui abrite le gouvernement et le Parlement.» C’est incongru. Ça attire le lecteur dans le piège que peut être un ouvrage. L’intrigue se noue, le roman démarre sur les chapeaux de roues.
Une femme, mystérieuse évidemment, descend de la traction avant. Sans plus s’occuper du véhicule, elle se dirige d’un pas nerveux vers l’imposant bâtiment dominé par sa coupole vert-de-grisée – à l’époque, en pleine guerre mondiale, elle l’était, j’en suis certain!
Sur le siège arrière, il y a un mort. Il a une balle dans la nuque. C’est noir, c’est un bon début, le lecteur veut savoir la suite!
Panique au Palais fédéral
Dans la grande bâtisse, c’est soudain la panique. On vient de découvrir l’identité du mort gisant dans la traction. Comprenez, la Suisse est neutre à n’en plus pouvoir et les voisins du cher pays ne lui veulent pas que du bien, comme on dit couramment ici.
Pour ne rien vous révéler de l’intrigue, je dirais que c’est une histoire où se croisent une jeune fille de dix-sept ans, et des étrangers de toute nationalité. Ce sont des réfugiés qui fuient le conflit. Il y a des Polonais, des Français, et même des Russes. Pour eux, la guerre est terminée. Travail obligatoire, ils grattent le charbon dans une mine d’anthracite en Valais, du côté de Chandolin.
La jeune fille, qui s’appelle Flore Maître, est dotée d’une voix splendide. Elle est un véritable soprano. On peut rêver, pour elle, d’une carrière dans le chant. Mais voilà, nous sommes en pleine guerre, situation pénible qui empêche et pulvérise les rêves, les espérances, c’est bien connu. Destin faussé, injuste, notre cantatrice en herbe trie le charbon.
Il y a là, aussi, un Polonais, dénommé Michael K. Il est beau, il a du charme, la jeune Flore s’intéresse à lui. Entre les deux, le courant passe, bref, c’est un coup de foudre. Seulement, comme toujours dans les histoires romanesques, il y a un hic: c’est le patron de la mine. Il a remarqué Flore et lui fait des avances. Elle le repousse. Il va jusqu’à l’engager comme gouvernante, afin de l’avoir sous la main, si vous me passez l’expression.
Résistance
L’affaire se corse lorsque Michael K., l’amoureux malheureux mais doté d’un sens du patriotisme évident, décide d’apporter sa contribution à la guerre en tentant de faire dérailler un de ces trains transportant du matériel de guerre pour les nazis, qui traversent de part en part la neutralité helvétique pour aller ravitailler leurs alliés, les fascistes italiens.
Flore, la mésange, au milieu de tous ces drames qui s’emmêlent et s’entrecroisent, ne perd pas l’espoir de chanter un jour devant un public. Le destin toujours surprenant lui réserve peut-être une surprise…
On est loin de la traction avant qui stoppe devant le Palais fédéral avec son cadavre à l’arrière et son élégante conductrice. Très loin, semble-t-il… Et pourtant ! Je sais, je sais, vous voudriez connaître la suite… Et bien, il ne vous reste qu’à vous procurer ce roman qui oscille entre roman d’espionnage nostalgique et roman d’amour!
Un auteur prolixe
Pour terminer, il faut que je vous livre quelques souvenirs. L’auteur, Narcisse-René Praz, je l’ai connu. C’était au temps où je défrayais la chronique avec un petit journal satirique intitulé La Pomme. Un petit homme était venu nous trouver à la rédaction et nous proposer des textes incendiaires, anarchisants à souhait. On avait décidé de les publier. Pas tous! Il y en avait des tonnes!
Du coup Narcisse, ne trouvant pas notre chaussure à son pied, s’était décidé à se publier tout seul, comme un grand. Cela avait donné un journal qui ressemblait au nôtre, et qui s’appelait La Pilule… Ainsi va la vie des officines chez les éditeurs marginaux.
Par la suite, j’avais suivi les aventures de Narcisse-René. Elle étaient aussi rocambolesques que les miennes. Jugez ! Dans le désordre chronologique, Narcisse vendit des montres russes, ici en Suisse! Ses boutiques portaient une enseigne extraordinaire qui proclamait: «Au fou !»
On me raconta qu’il roulait en grosse voiture de marque anglaise avec, peint sur le coffre arrière, le slogan : «Ni Dieu, ni maître!». Il avait aussi entrepris un combat contre les autorités genevoises en bloquant les fentes des parcmètres avec une colle spéciale. On en rit encore dans les bistrots de Carouge.
Maintenant, Narcisse écrit des romans, des pamphlets, des recueils de nouvelles et des pièces de théâtre. Il doit avoir dans les quatre-vingt ans et possède une énergie que devraient lui envier bien des jeunes gens de ce début de millénaire mou et conforme…
swissinfo, Rolf Kesselring
«La Mésange charbonnière», par Narcisse-René Praz, Éditions Mon Village.
Éditions Mon Village, Sainte-Croix, Code postal 1450.
Narcisse Praz est né en 1929 à Beuson-Nendaz (Valais).
Après des études classiques au collège Saint-Michel à Fribourg, il enseigne les langues modernes, écrit ses premiers romans et ne résiste pas à l’appel de Paris où l’on crée l’une de ses pièces de théâtre.
Il en reviendra au bout de cinq ans, écorché vif et prêt pour le lancement de son hebdomadaire satirique libertaire La Pilule, puis du Crétin des Alpes dont il est à la fois l’éditeur et le rédacteur.
Auteur d’une vingtaine de romans, autobiographies, biographies romancées et d’un Dictionnaire insolent, on lui doit aussi de nombreuses pièces de théâtre en dialecte franco-provençal.
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