Le destin hors du commun d’un ancien policier devenu artiste
D’abord une obsession, la peinture est devenue une bouée de sauvetage pour l’ancien policier Philippe Jaccard, au prix d’une double vie, d’une dépression et de la disparition de centaines de toiles. Longtemps ignorée et quasiment perdue, son œuvre est aujourd’hui redécouverte.
C’est l’histoire d’un artiste qui a peint pendant des années sans que quasi-personne ne le sache. L’histoire commence à Genève, où Philippe Jaccard naît et grandit. Après deux années dans les bureaux de la Société de banque suisse, le jeune homme de 24 ans comprend que ce monde ne lui convient pas. Il entre alors dans la police genevoise.
Mais voilà qu’une obsession le ronge: la peinture. Il quitte son poste dès qu’il en a l’occasion, garde son uniforme, et se précipite dans son appartement pour peindre. Quelques heures volées au devoir, quelques toiles réalisées dans l’urgence.
Cette double vie ne peut durer. À 35 ans, une grave dépression le terrasse. L’administration suisse le classe en incapacité de travail définitive. Il ne reviendra jamais travailler. Plus tard, il confiera que l’art l’a sauvé de l’asile psychiatrique. La peinture devient alors sa seule issue, sa nécessité absolue.
Le désastre des 444 toiles
En 1992, Philippe Jaccard acquiert son premier atelier. Dans ces 80 mètres carrés, il réalise ses grands formats avec frénésie. Mais lorsqu’il doit quitter les lieux, 444 œuvres de grand format s’y trouvent stockées. Il n’a pas la place de les garder. Alors survient ce qui ressemble à un naufrage: un marchand suisse, que Philippe connaît à peine, lui achète l’ensemble pour une bouchée de pain.
Le marchand, spécialisé dans l’art moderne, ne sait finalement que faire de ces toiles. Il les entrepose pendant des années dans les locaux d’une ancienne scierie. Là, recouvertes de poussière de bois, dans des conditions de conservation déplorables, les œuvres deviennent quasiment impossibles à apprécier.
«Il a fallu mener une véritable enquête pour retrouver où ses œuvres étaient stockées», raconte le galeriste bruxellois Hervé Perdriolle. «La conservation était déplorable dans cette ancienne scierie, les toiles étaient recouvertes de poussière de bois. Il a fallu restaurer.»
S’ajoutent à cela quelques 160 peintures réalisées en Bourgogne, d’où est originaire la mère de l’artiste. Jaccard avait confié ses œuvres à la commune dont le stockage s’est fait là aussi dans des conditions déplorables.
La résurrection
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais la rencontre avec le galeriste Hervé Perdriolle change tout. Une rencontre improbable. L’artiste, en séjour à Bruxelles, pousse les portes de la galerie bruxelloise, attiré par la noirceur des tableaux exposés.
«J’avais une personne devant moi», se souvient le galeriste. «J’ai eu de l’intuition, la qualité des œuvres proposées et la particularité du personnage: on a pu récupérer un certain nombre de toiles et commencer un travail de restauration.»
L’entreprise est risquée. «Cela reste très difficile de faire connaître un artiste. Nous mobilisons des moyens sans savoir ce qu’il va réellement advenir», avoue-t-il. Le travail est immense: mettre les œuvres sur des salons, faire des publications, créer un catalogue.
«Faire» plutôt que «peindre»
Philippe Jaccard ne se considère pas comme un peintre, mais comme un artisan. D’ailleurs, il emploie le mot «faire» plutôt que «peindre». Autodidacte revendiqué, il a commencé comme un enfant qui barbouille – lui qui n’avait jamais dessiné. Avec le temps, il développe un sens du dessin unique, une gestuelle rapide et instinctive. «Je peins toujours très vite, même pour une grande toile, entre deux ou trois heures. Je ne sais jamais ce que je vais peindre», confie-t-il.
Ses sujets? Ce qu’il connaît, ce qu’il voit. Des arbres, des maisons, des centaines de chaises – le seul meuble qu’il possède apparemment chez lui. Des natures mortes aussi, grâce au fleuriste du rez-de-chaussée qui lui prête presque quotidiennement des compositions florales. Et puis des autoportraits, à l’infini.
Une œuvre enfin révélée
Ses toiles ne portent pas de titre, sauf quand il fait le portrait de quelqu’un. «Ce sont des sujets sombres à travers lesquelles il apporte une lumière, c’est ce que les visiteurs nous disent le plus souvent», observe Hervé Perdriolle.
Quarante ans de peinture, seulement quelques expositions. Environ 600 huiles sur toile et sur papier, dont l’essentiel est resté invisible. «Il n’a jamais accroché une seule peinture chez lui. Il n’a jamais archivé, documenté, photographié ses œuvres», précise Hervé Perdriolle.
Aujourd’hui, le travail de Philippe Jaccard est exposé à Bruxelles. Les visiteurs qui le découvrent pour la première fois le comparent à Egon Schiele ou Francis Bacon, tant la force picturale est saisissante.
Reste la question du prix. «C’est extrêmement difficile de fixer un prix, il n’y a pas de cote, c’est arbitraire. On essaie d’avoir le bon prix», explique le galeriste. Certaines œuvres sont proposées à 6000 ou 7000 euros (5600 ou 6500 francs suisses), d’autres à 22’000 euros (20’500 francs suisses).
Philippe Jaccard, lui, continue de «faire»; il a trouvé dans la peinture une liberté totale. Son histoire rappelle que l’art peut exister dans l’ombre pendant des décennies, attendant patiemment qu’un regard curieux vienne le sortir de l’oubli.
Cet article a été initialement publié par la RTBFLien externe le 1er décembre 2025.
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