Rimbaud le «maudit» à l’honneur à Zurich
A l'occasion du 150e anniversaire de la naissance d’Arthur Rimbaud, une exposition bilingue évoque le «mythe Rimbaud» au Musée Strauhof.
Le poète au «visage d’ange en exil» enchante encore les connaisseurs et l’aventurier révolutionnaire fascine le public.
«Je n’avais pas conscience à quel point les Zurichois appréciaient Rimbaud, à part les autres profs de français!» Jean-Jacques Faber, qui enseigne le français dans un gymnase zurichois, n’en revient pas.
«Je suis déjà allé visiter deux fois l’exposition, qui est construite avec grâce et érudition. Il y avait à chaque fois pas mal de gens; des Alémaniques, pas des Romands», ajoute-t-il.
Marquant le 150e anniversaire de la naissance du «poète maudit», l’exposition «Je est un autre» a été organisée au musée du Strauhof à Zurich, en collaboration avec le Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières, en France.
L’exposition est bilingue (tout est exposé avec traduction en allemand) et résolument orientée multimédia (cinéma, musique, etc.). Elle propose lettres, textes et manuscrits.
Mais aussi d’innombrables portraits signés notamment Fernand Léger, Giacometti, Cocteau, Picasso, ainsi que des illustrations de ses textes (Sonia Delaunay), marquant la fascination à la fois pour l’œuvre et pour l’homme, aventuré en terrain inconnu.
Pourquoi Zurich?
Mais pourquoi Zurich? «Cela peut étonner, c’est vrai», répond Ruth Gantert, coordinatrice de l’exposition. «Mais Rimbaud a traversé deux fois le Gothard à pied. Il en a laissé, surtout la 2e fois, un important témoignage littéraire. Il a notamment beaucoup admiré le travail des tunneliers en train de percer le tunnel.»
En 1878, Rimbaud était en effet en route pour Gênes. Il y prendra le bateau vers l’Afrique, tournant le dos à la vie parisienne et à la création. «Ensuite, ajoute Ruth Gantert, il s’est lié à un ingénieur suisse, Alfred Ilg, avec qui il fit du commerce, notamment d’armes, c’est pourquoi nous exposons leur correspondance.»
Après avoir quasiment terminé son œuvre à 20 ans, Rimbaud rentrera à Marseille en 1891, où il meurt à 37 ans, après avoir été amputé d’une jambe.
«L’homme aux semelles de vent»
«Je suis un piéton, rien de plus», écrit le jeune Rimbaud. La première salle (noire) est consacrée au mythe de «l’homme aux semelles de vent» (selon Verlaine), qui a fait sa première fugue à 15 ans et a exercé une grande fascination sur quelques-uns de ses contemporains, sur ensuite.
Dans une semi-obscurité, des citations sont gravées en blanc comme des graffitis. D’un côté, une projection du fameux tableau Coin de table de Fantin-Latour, de l’autre, des extraits de films en boucle.
«…quand on a 17 ans…»
La deuxième salle, placée sous le thème du blanc (la lettre «E, candeur des vapeurs et des tentes») évoque l’enfance du poète à Charleville (France), où il naît le 20 octobre 1854, dans un univers très catholique et sévère.
Aux poèmes d’écolier succèdent vite des textes révolutionnaires, dans une langue qui se libère, bien qu’encore classique. Gravés sur des vitrines, les écrits se détachent de l’arrière-fond de peintures du Second Empire, toujours en deux langues.
«C’est très explosif car Rimbaud parle d’anarchie et je ne le fais pas lire à mes élèves avant 17 ans. Je leur fais lire le poème Roman: ‘On n’est pas sérieux quand on a 17 ans et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade… Nuits de juin, 17 ans, on se laisse griser…’ Magnifique!»
«Donc mes élèves savent qui est Rimbaud, mais sans beaucoup plus, car c’est un auteur très difficile, trop pour le gymnase», conclut Jean-Jacques Faber avec regret.
Pas sans les voyelles
«A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu…». Le sonnet Voyelles, écrit en 1871 à Paris et dont le manuscrit original est exposé, sert de fil conducteur à la visite de «Je est un autre». A l’étage du Strauhof, les trois salles s’articulent autour des couleurs pour parler de l’œuvre.
Vert pour l’espace consacré à la relation homosexuelle tumultueuse avec Verlaine… C’est à ce moment que le visiteur comprend la raison pour laquelle la première salle était en noir et la deuxième en blanc: «A chaque salle est attribuée en effet la couleur d’une voyelle», explique Ruth Gantert.
Ensuite, rouge pour présenter les brouillons agrandis d’Une saison en enfer – accompagnés par Léo Ferré chantant cette oeuvre d’inspiration autobiographique.
Et bleu pour le parcours poétique de Rimbaud. Entre le Bateau ivre et les Illuminations, pour lesquelles il adopte la forme du poème en prose, Rimbaud va se libérer de toutes les règles formelle et se transformer en ce «voyant» qu’il voulait devenir par «un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens».
L’exposition se termine sur des objets et des documents provenant d’Arabie et d’Afrique, et sur les dernières lettres, dans lesquelles «le poète se dérobe de façon définitive» (Ruth Gantert).
Une «école de lecture»
Sis dans un bâtiment du 16e siècle au cœur de la vieille ville de Zurich, le Musée Strauhof se concentre depuis les années 80 à des expositions littéraires. Il pousse cette particularité jusqu’à se vouloir une véritable «école de lecture».
Par ailleurs, le musée cherche à collaborer avec d’autres institutions, ce qu’il a réussi avec le Musée Bibliothèque Arthur Rimbaud.
L’exposition Rimbaud offre un autre tour de force: le bilinguisme, qui permet au grand public d’accéder à un auteur difficile, bien que traduit depuis longtemps.
«N’empêche, conclut Ruth Gantert, que cette exposition permettra de le lire davantage et que la fascination créée par sa vie très mystérieuse encouragera les lecteurs!»
swissinfo, Isabelle Eichenberger
«Arthur Rimbaud (1854-1891) – Je est un autre», exposition à l’occasion du 150e anniversaire d’Arthur Rimbaud, à voir jusqu’au 27 février au Musée Strauhof de Zurich, Augustinergasse 9.
Ouvert de 12 à 18 h, samedi et dimanche de 10 à 18 h. Fermé le lundi.
Films, lectures, danse, exposés et séminaires complètent le programme.
– 1854: Jean, Arthur, Nicolas Rimbaud naît le 20 octobre à Charleville (Ardennes, France). Brillant élève, poète précoce, il fugue et voyage dès 15 ans.
– A 20 ans il a déjà écrit Voyelles, Le bateau ivre, Une saison en enfer, Les Illumination.
– 1875: Il traverse le Gothard à pied.
– 1878: 2e traversée du Gothard vers Gênes, d’où il embarque pour l’Afrique, où il devient négociant. Un de ses partenaires est l’ingénieur suisse Alfred Ilg.
– 1891: il décède après avoir été amputé d’une jambe à Marseille.
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