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La Suisse, vitrine de la démocratie (13) Le village qui a refusé deux fois la protection contre les inondations

Ein Postauto fährt an Bach vorbei

L’Ürke dans son lit étroit.

(Stephanie Hess)

Ürkheim, village du Plateau suisse, subit régulièrement des inondations. Par deux fois, les citoyens ont décidé de mesures de protection, mais par deux fois, ils les ont ensuite rejetées. Juste avant que survienne la pire catastrophe de l’histoire du village…

La fine ligne rouge marque l’étendue des destructions. Peinte sur la façade rugueuse de l’épicerie, elle montre jusqu’où est montée l’eau de l’Üerke toute proche à l’été 2017: 1,87 mètre au-dessus de son niveau habituel.

En ce mois de juillet, le ruisseau a tellement enflé qu’il a infligé au village la pire inondation de son histoire.

Silence (I)

A l’intérieur de l’épicerie bourdonne la machine qui sèche la dalle de béton fraîchement coulée. Ici, on ne trouve plus de marchandises, la vente s’est provisoirement déplacée dans un container de chantier, à quelques pas de là.

Cet article fait partie de #DearDemocracyLien externe, la plateforme de swissinfo.ch pour la démocratie directe.

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La femme qui tient le magasin avec son mari secoue la tête. Elle ne veut plus parler avec les journalistes. Dans les derniers mois, elle a dû trop souvent donner des informations aux journaux, à la radio, à la télévision. Car ce qui s’est passé à Ürkheim n’est pas seulement une catastrophe naturelle. C’est aussi une illustration de ce que la démocratie directe peut avoir de délicat.

Avertissement

Ürkheim, 1300 habitants, canton d’Argovie, se bat avec les inondations depuis des années. En 2012, le village est frappé par une violente tempête, qui inonde les caves et noie les voitures.

Peu après, la commune rencontre les représentants de l’Office cantonal des travaux publics en vue de prendre des mesures contre les inondations. Par exemple, on prévoit de rehausser les ponts en béton au-dessus du ruisseau pour éviter que les débris et les branchages puissent s’y accumuler.

A une courte majorité, les citoyennes et citoyens réunis en assemblée communale votent le crédit nécessaire de 635'000 francs. En tout, le projet coûterait beaucoup plus cher, soit 2,5 millions, mais s’agissant de protection contre les inondations, le canton et la Confédération doivent aussi passer à la caisse. L’Etat central participe pour un tiers, et le solde se répartit à 60% pour le canton et 40% pour la commune.

Refusé dans les urnes (I)

Mais malgré ce partage des frais, le projet est une épine dans le pied de nombreux habitants, qui le trouvent trop cher. En outre, selon ses adversaires, il n’offrirait pas une protection suffisante à l’ensemble du village. Ils saisissent donc le référendum et l’affaire arrive dans les urnes. A une claire majorité (362 non contre 134 oui), les citoyens refusent le projet. La participation est de 50%

Les autorités communales présentent donc au canton une nouvelle proposition. A l’été 2015, ils soumettent à l’assemblée communale un nouveau projet global de protection contre les inondations: 40 mesures d’aménagement pour 5,8 millions de francs, dont un million et demi à charge de la commune.

Refusé dans les urnes (II)

Et l’histoire se répète: à l’assemblée le peuple donne à nouveau son feu vert, puis nouveau référendum et nouveau refus dans les urnes.

Comment cela a-t-il pu arriver? Des mois après, c’est toujours la perplexité qui règne. «Je ne peux pas me l’expliquer. Probablement que le projet était beaucoup trop cher», dit le maire Markus Gabriel. Les mauvaises langues prétendent que les habitants d’Ürkheim craignent plus une hausse des impôts qu’une hausse du niveau des eaux.

Silence (II)

Dans la rue, aucun des habitants du village ne veut s’exprimer. Même Peter Leuenberger, l’initiateur des référendums, répond par SMS qu’il ne donne plus d’informations.

«Oui, c’était frustrant, se souvient Markus Gabriel. Mais le peuple a décidé, personne ne peut en douter. Pourtant, à l’époque, j’ai toujours dit que la question n’était pas de savoir si nous aurions une nouvelle inondation, mais quand». Et la date était toute proche en effet.

Baustelle

Ici, la crue a emporté un pont.

(Stephanie Hess)

80 millions de dégâts

Depuis des semaines, une vague de chaleur écrase non seulement la vallée, mais toute la Suisse. Et soudain, au soir de ce 8 juillet 2017, un samedi, un front de nuages noirs comme de l’encre s’approche depuis l’ouest.

La pluie se met à tomber à torrents. La tempête s’engouffre dans la vallée. Des grêlons gros comme des cerises bombardent le sol. L’Ürke, d’habitude si paisible, enfle très vite, sort de son lit de béton et transforme la rue principale en une rivière rugissante.

Les eaux arrachent les clôtures, noient les voitures, emportent un pont. Un lecteur témoigne dans le tabloïd «Blick», «Ürkheim est complètement inondé. Plus aucun véhicule ne peut passer autour de la mairie».

Par chance, personne n’est blessé dans la catastrophe. Mais les voitures, les garages, les caves, avec leurs machines à laver et leurs chauffages, et tant de souvenirs irremplaçables sont touchés. Ici comme dans toute la vallée – l’inondation a touché également quatre autres communes argoviennes – le montant des dégâts s’élève à 80 millions de francs.

Eine Baustelle

Des bâtiments ont dû être démolis.

(Stephanie Hess)

Au village, tout le monde se connaît. Ami, parent, collègue de travail, voisine: chacun connaît une personne dont la maison a été inondée. Le maire Markus Gabriel aide son père, dont la cave est sous l’eau. Les pompiers et la protection civile travaillent sans relâche.

Le maire adjoint, qui tient un garage près de l’Ürke, est probablement un des plus touchés. Les dégâts sont tels qu’il devra par la suite démolir deux bâtiments.

La violence des éléments

Trois mois plus tard. Markus Gabriel se tient sur un des ponts en béton. Au-dessous, l’Ürke ruisselle paisiblement. Difficile de croire que ce petit ruisseau a pu il n’y a pas si longtemps rugir comme un fleuve. «Nous estimons qu’il était à environ 45 mètres cube», explique le maire. Ce qui signifie que l’eau a déferlé sur le village à raison de 45 mètres cube par seconde. Le projet de protection d’Ürkheim aurait pu contenir un débit de 18 mètres cube par seconde.

Ein Bach

L’Ürke n’est pas toujours aussi paisible.

(Stefanie Hess)

«Cela aurait quand même aidé un peu, dit le maire. Mais nous aurions quand même eu une inondation». Ce que confirme Markus Zumsteg, du canton d’Argovie. «L’inondation du 8 juillet était en effet bien plus forte que celles prévues dans le projet de 2015».

Entre la dernière inondation et la prochaine

A Aarau la capitale cantonale, les experts sont en train d’analyser les événements. Comment est-ce arrivé? Quelle quantité d’eau a débordé? Comment cette crue peut-elle être classée statistiquement?

Les réponses doivent servir de base pour le prochain projet de protection. Markus Zumsteg se dit «convaincu qu’après le 8 juillet, la population a une autre opinion sur la nécessité d’un dispositif de protection».

Mais ce n’est plus le maire Markus Gabriel qui présentera et défendra ce projet. Au printemps, il avait encore annoncé son intention de se représenter aux élections. Mais après la catastrophe, il dit qu’il n’a pas de nouveaux arguments pour faire passer encore un nouveau projet».

Se battre une troisième fois avec les mêmes arguments et éventuellement perdre à nouveau, il ne le veut plus. Il paiera son tribut à l’inondation: après 24 ans au Conseil communal, Markus Gabriel se retire à la fin de l’année de sa fonction de maire. 


(Traduction de l’allemand: Marc-André Miserez)

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