L’IA (suisse) peut-elle devenir une force pour la démocratie?
Alors que, dans son pays d’origine, de grandes entreprises technologiques dominent le paysage de l’intelligence artificielle, l’expert américain en cybersécurité Bruce Schneier voit émerger un espoir du côté de la Suisse. Cet optimisme est aussi partagé dans le pays: une experte suisse se dit convaincue que l’IA fera bientôt partie intégrante des institutions démocratiques.
«Y a-t-il une personne venant de Suisse dans la salle?», demande Bruce Schneier à l’audience. Lors du Forum mondial de la démocratieLien externe à Strasbourg, aucune réponse n’a toutefois suivi.
En novembre dernier, l’expert américain en cybersécurité intervenait sur le thème de l’intelligence artificielle (IA) et de la démocratie. À plusieurs reprises, le professeur de la Harvard Kennedy School a cité la Suisse en exemple, évoquant notamment le concept d’«Assisted Democracy», né à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), ainsi qu’Apertus, le modèle de langage développé par les écoles polytechniques fédérales.
«Sans intérêt lucratif ni données volées», le modèle suisse montre qu’une IA au service du bien commun est possible, souligne-t-il.
«La démocratie traverse de nombreuses difficultés. L’IA n’en est pas la cause, mais elle les a souvent amplifiées», explique Bruce Schneier lors d’un appel sur Signal en janvier dernier. «La question qui se pose est la suivante: existe-t-il des moyens d’utiliser l’IA pour renforcer la démocratie? Je crois que oui. Mais encore faut-il le faire.»
Dans le magazine TimeLien externe, Bruce Schneier a récemment comparé l’IA au chemin de fer du 19e siècle. À l’époque, les nouvelles lignes ferroviaires américaines avaient le potentiel de «relier les personnes qui étaient séparées» et de démocratiser l’accès au pouvoir, mais elles ont surtout enrichi une poignée d’individus. «Les chemins de fer étaient une infrastructure publique, comme l’IA aujourd’hui. Nous les utilisons tous à des fins différentes. C’est ce qui fait la force d’Apertus: une plateforme que tous peuvent utiliser comme base de développement», relève Bruce Schneier.
Selon lui, cet exemple montre que la technologie peut exister en dehors des grandes entreprises. «Peut-on imaginer des modèles d’IA qui ne soient pas conçus par une poignée de milliardaires de la tech, blancs et masculins, et mus par le profit?», interroge-t-il de manière rhétorique.
Un petit pays a déjà démontré que c’était possible. «Les coûts diminuent et l’on verra apparaître plus de modèles de ce type», poursuit-il. Les différents modèles de langage deviendraient alors «largement interchangeables», estime-t-il, ce qui devrait encourager l’adoption de modèles ouverts tels qu’Apertus ou Sea LionLien externe, développé à Singapour.
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Peu importe que les services d’IA soient déployés par des institutions ou issus d’initiatives citoyennes: leur importance pour la démocratie reste la même. Les machines à écrire ont été utilisées autant au sein des institutions qu’en dehors, rappelle Bruce Schneier. «Un outil d’aide à l’écriture comme Grammarly sert déjà à éditer des textes qui participent à la vie démocratique.»
À la question de savoir si un manque de confiance envers l’IA pourrait fragiliser la démocratie, Bruce Schneier répond: «Tout le monde utilise l’IA pour obtenir des itinéraires détaillés sur son téléphone.» On ne s’interroge presque jamais sur le degré de confiance que l’on accorde à ces outils. «La vraie confiance, elle, reste en arrière-plan», relève-t-il.
Pessimisme dans le présent, optimisme pour l’avenir
Selon lui, tout dépend du modèle d’IA auquel on accorde sa confiance. «La confiance du public envers certaines IA peut être profonde, selon leur modèle économique. Pour ma part, je ne ferais absolument pas confiance à Facebook. En revanche, les gens font confiance à l’IA qui analyse leurs radiographies. Les médecins l’utilisent parce qu’elle est plus performante.» C’est l’essence même de la confiance, dit-il. «Si l’IA a des effets néfastes, accusez les entreprises! Ne blâmez pas la technologie!» Le problème réside avant tout dans les décisions prises par les entreprises.
À Strasbourg, Bruce Schneier affichait un enthousiasme évident – un ton que l’on retrouve dans ses articles consacrés à l’avenir, publiés dans le magazine TimeLien externe. Lorsqu’il s’est exprimé en mai 2025 devant le comité de surveillance du Congrès américainLien externe, son discours était nettement plus alarmiste: «Les quatre intervenants précédents ont parlé des promesses de cette technologie. Je voudrais évoquer ses conséquences pour la sécurité nationale, la manière dont notre pays agrège les données et les alimente dans des modèles d’IA», déclarait-il alors.
Il dénonçait notamment la manière dont des collaborateurs du Département d’efficience gouvernementale (DOGE), sous l’administration Trump, auraient aspiré des bases de données pour les proposer «à des entreprises privées telles que Palantir». «De telles actions causent des dommages irréparables à la sécurité de notre pays et à celle de toutes et tous, y compris des personnes présentes dans cette salle, quelle que soit leur appartenance politique», avait-il averti. Lorsqu’il parle des réalités actuelles, Bruce Schneier se montre donc critique. Son optimisme relève avant tout d’un appel tourné vers l’avenir.
En Suisse, berceau d’Apertus, la confiance de la population envers l’IA demeure contrastée. Selon l’étude nationale sur la cyberadministration 2025Lien externe, 23% des personnes interrogées souhaitent que l’IA ne soit utilisée dans l’administration que dans des cas exceptionnels, et 40% uniquement lorsqu’elle apporte une valeur ajoutée évidente. Dans l’étude «Sicherheit 2025Lien externe» de l’EPFZ, l’IA arrive en dernière position en termes de confiance sociale, avec une note de 4,3 (sur 10), en baisse de 0,3 point par rapport à l’année précédente.
Les États démocratiques devraient coopérer dans le domaine de l’intelligence artificielle
Malgré ces réserves, un certain optimisme subsiste. Dirk Helbing, professeur de sciences sociales computationnelles à l’Université de Zurich, estime que «la voie empruntée avec Apertus doit être poursuivie de manière cohérente». Elle pourrait être élargie avec «des moteurs de recherche et des plateformes favorisant la démocratie pour des projets de la société civile».
Selon lui, Apertus pourrait «peut-être même devenir un produit d’exportation phare». Dirk Helbing voit dans des coopérations internationales un levier pour poursuivre son développement. Plus largement, il recommande dans le domaine de l’IA «des partenariats avec des pays démocratiques attachés aux droits humains», citant notamment le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et l’Inde.
À l’inverse, l’IA pourrait contribuer à stabiliser des régimes fondés sur la surveillance de masse, avec des répercussions bien au-delà de leurs frontières.
Selon Dirk Helbing, le mauvais état des démocraties dans le monde est également lié «à la voie empruntée récemment par le numérique et l’IA». «Les entreprises recherchent les marchés les plus vastes possibles. Or, une grande partie de la population ne vit pas dans des démocraties. Les logiciels conçus pour des régimes autocratiques finissent par influencer ceux utilisés ici», indique-t-il.
On sait déjà, poursuit-il, que les modèles de langage «peuvent nous manipuler bien plus efficacement que d’autres êtres humains». De plus, les systèmes jugés acceptables aujourd’hui peuvent, dès le lendemain, être basés sur des algorithmes complètement différents.
Dirk Helbing énumère de nombreuses raisons d’être pessimiste, mais se dit en même temps «optimiste»: «À la fin, cela doit bien se terminer, sinon cela voudrait dire que nous avons vraiment tout gâché pour très, très longtemps.»
D’après lui, on n’a, en revanche, «pas assez étudié» la manière dont le numérique pourrait contribuer à «la liberté, aux droits humains et à la démocratie». Il plaide pour un soutien accru aux «initiatives de la société civile», telles que «l’open data, l’open source, l’open access, les hackathons, les maker spaces, la science citoyenne et les budgets participatifs», ainsi que pour une meilleure «sensibilisation aux abus de pouvoir et aux possibilités de détournement des technologies numériques».
«Tout ce qui permet aux individus de mieux prendre en main leur propre destin devrait être encouragé», souligne Dirk Helbing, transposant ainsi un principe fondamental de la société libérale à l’ère de l’IA. La science peut largement y contribuer, mais, selon lui, il est temps que les responsables politiques agissent «enfin»: «Nous, les humains, devenons des mines de données, tandis que nos droits fondamentaux se trouvent restreints. Il faut s’y opposer!»
Quand l’intelligence artificielle collecte des données
Un risque souligné également par Laetitia Ramelet. Philosophe politique à la fondation TA-Swiss, elle étudie les effets des technologies sur la société. Ce qui l’inquiète le plus aujourd’hui pour la démocratie est l’usage de l’IA «pour analyser notre comportement et nos préférences».
Les recommandations personnalisées et la production massive de contenus peuvent, selon elle, être exploitées par «des professionnels maîtrisant parfaitement ces méthodes» pour «influencer subtilement les individus».
D’après Laetitia Ramelet, l’IA a déjà un impact direct sur la démocratie, notamment dans la conception des campagnes électorales et des votations. «Deux constats peuvent être établis avec certitude, car ils ont été documentés à plusieurs reprises: les textes générés par l’IA peuvent être extrêmement convaincants, et la capacité de persuasion joue un rôle majeur dans une démocratie», note-t-elle.
Sans mesures préventives, ces modèles risquent d’amplifier leurs biais, leurs distorsions et leur tendance à l’uniformisation. Spécialiste des deepfakes, Laetitia Ramelet voit également dans la prolifération rapide de contenus faux ou trompeurs une menace pour l’information et l’orientation citoyenne dans une démocratie.
Au-delà de ces effets, Laetitia Ramelet s’attend aussi à voir les services d’IA s’intégrer progressivement aux institutions démocratiques. «De nombreux projets sont en cours» et «plusieurs initiatives vont déjà dans ce sens». Dans le secteur public suisse du moins, les droits fondamentaux, la protection des données et le contrôle sont «pris au sérieux» à travers ce processus.
L’administration américaine actuelle, en revanche, ne s’embarrasse guère de ces considérations, estime Bruce Schneier: «Le gouvernement continuera d’utiliser l’IA pour affaiblir la démocratie, car c’est son objectif. Et les personnes qui s’y opposent utiliseront l’IA au service de la démocratie.» L’intelligence artificielle ne modifie pas l’équilibre des forces: elle confère simplement plus de pouvoir aux deux camps, conclut-il.
Texte relu et vérifié par Marc Leutenegger, traduit de l’allemand par Zélie Schaller/op
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