Imiter le lait maternel dans les préparations pour nourrissons accroît-il le risque de contamination?
Un additif contaminé, aussi présent naturellement dans le lait maternel, est à l’origine des récents rappels de préparations pour nourrissons aux quatre coins de la planète. La faute à notre propension à copier au plus près la nature? Explications.
C’est une vague sans précédent de rappels de lait maternisé. Elle vient de toucher un ensemble de firmes comme Nestlé, Danone et Lactalis. De quoi mettre la planète en alerte. Ces rappels suivent la détection de céréulide dans certaines préparations. L’ingestion de cette toxine produite par la bactérie Bacillus cereus est susceptible de provoquer nausées et vomissements.
Une soixantaine de pays sont concernés alors qu’une centaine d’enfants en Europe (c’est une estimation, dont trente-six rien qu’en Suisse) ont présenté des symptômes compatibles avec une contamination par cette toxine. La céréulide a été détectée dans un complément alimentaire appelé huile d’acide arachidonique (ARA). Une substance couramment ajoutée dans les préparations pour nourrissons. La société chinoise Cabio Biotech a été identifiée par le ministère français de l’Agriculture comme étant le fournisseur de cette huile contaminée utilisée par plusieurs fabricants de lait maternisé.
En Suisse, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires a indiqué le 9 février que des lots des marques BEBA, Alfamino, Bimbosan, Aptamil et Babybio vendues par Nestlé, Hochdorf Swiss Nutrition, Rossmann, Danone et le détaillant Migros étaient concernés.
Reportage du Téléjournal de la RTS du 18 février 2026 sur des cas de contamination en Suisse:
Nestlé avance que le coût de son rappel à l’échelle mondiale sera inférieur à 0,5% de son chiffre d’affaires. Les analystes de la banque d’investissement américaine Jeffries prévoient un impact plutôt situé à 1,3%, soit 1,2 milliard de francs. Barclays le chiffre entre 0,8% et 1,5% du chiffre d’affaires du géant helvétique, dont les actions ont perdu 4,6% depuis l’événement.
Ces rappels surviennent dans un contexte où les fabricants ajoutent des compléments à leurs préparations pour nourrissons dans le but d’imiter au plus près le lait maternel. En l’état, directives internationales et organismes de réglementation sanitaire comme la Food and Drug Administration listent une trentaine d’ingrédients obligatoires. La chaîne d’approvisionnement se complexifiant, la sécurité en fait-elle les frais?
Qu’est-ce que l’ARA et pourquoi est-elle ajoutée aux préparations pour nourrissons?
L’huile d’acide arachidonique (ARA) est présente naturellement dans le lait maternel. Les préparations infantiles en contiennent une version synthétique produite à partir d’un champignon du sol. Cet acide gras polyinsaturé à longue chaîne (de la famille des acides gras oméga-6) joue un rôle important dans le développement du cerveau du nourrisson. Elle est en général associée à l’acide docosahexaénoïque (DHA), extrait de l’huile de poisson.
Les recherches ont montré jusqu’ici que les nourrissons allaités au sein présentaient des taux sanguins d’ARA et de DHA plus élevés que ceux nourris au lait maternisé. Pourquoi? Parce que les laits maternisés ne contenaient traditionnellement ni ARA ni DHA. Ils étaient enrichis en acide linoléique et en acide α-linolénique, deux acides gras essentiels que l’organisme transforme par la suite en ARA et en DHA. Une conversion qui n’est pas optimale chez le nourrisson. Ce qui a conduit les producteurs à intégrer directement l’ARA et DHA. Et cela depuis 2001 aux États-Unis et plus tôt en Europe.
L’ARA et le DHA sont tous deux répertoriés comme ingrédients facultatifs pour les préparations pour nourrissons dans le Codex Alimentarius. Ce codex étant un ensemble de directives internationales visant à harmoniser mondialement les réglementations en matière de sécurité alimentaire. L’Union européenne a de son côté rendu obligatoire l’ajout de DHA dans les préparations pour nourrissons à partir de février 2020, celle d’ARA demeurant facultative. Ce qui vaut pour la Suisse aussi.
Comment la contamination du lait maternisé a-t-elle été détectée?
Le géant de l’agroalimentaire Nestlé affirme avoir été le premier fabricant à identifier la contamination puis à rendre l’information publique. Selon la multinationale suisse, de très faibles quantités de céréulide ont été détectées début novembre 2025 au sein d’échantillons prélevés lors de contrôles de routine conduits à la suite de l’installation de nouveaux équipements dans son usine des Pays-Bas.
La firme déclare avoir immédiatement stoppé la production et envoyé plusieurs échantillons pour analyse approfondie en laboratoire. Les résultats des tests remis début décembre 2025 ont confirmé la présence de traces de céréulide dans des lots de lait maternisé.
Juste avant Noël, Nestlé a pu associer la céréulide à un mélange d’huiles contenant de l’ARA utilisé pour la production de lait maternisé dans plusieurs de ses usines. La firme en a informé le reste de l’industrie le 30 décembre par le biais d’associations professionnelles, sachant que beaucoup de fabricants s’approvisionnaient en ARA auprès du même producteur. Dorénavant, l’entreprise Cabio Biotech basée à Wuhan ne livre plus le groupe suisse.
«Nos fournisseurs sont constamment audités et certifiés par des organismes indépendants qui évaluent leurs pratiques de fabrication et leurs systèmes de gestion de la sécurité alimentaire. Sur le plan des ingrédients, nous effectuons des analyses spécifiques en laboratoire au sein même de Nestlé pour nous assurer qu’ils sont conformes aux normes établies par la réglementation», assure à Swissinfo un porte-parole de la firme suisse.
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L’ONG de défense des consommateurs Foodwatch conteste la version de Nestlé. Dans le cadre d’une plainte pénale déposée fin janvier, l’organisation reproche aux entreprises comme aux autorités de ne pas avoir averti le public en temps opportun et d’avoir attendu plusieurs semaines avant de lancer les rappels à grande échelle.
Combien d’usines et pays sont-ils concernés?
Selon Nestlé, au moins vingt-cinq lots de lait maternisé produits dans seize pays européens font l’objet d’un rappel. Danone a fait revenir un lot produit en Thaïlande et Lactalis, six, fabriqués en France. Selon les estimations, ces rappels touchent les consommateurs d’une soixantaine de pays.
Qui d’autre fabrique et fournit de l’huile ARA pour les préparations pour nourrissons? Leurs produits sont-ils affectés par la contamination?
La firme helvético-néerlandaise DSM-Firmenich a longtemps profité d’un quasi-monopole sur l’ARA pour les préparations infantiles. Mais l’expiration de ses principaux brevets en la matière en 2023 a permis au Chinois Cabio Biotech de s’arroger des parts de marché à l’international. Contactée, DSM-Firmenich affirme que son ARA est exempt de contamination.
«Nous sommes conscients du problème, mais aucun de nos produits n’est touché. Nous détenons et contrôlons l’intégralité de la chaîne de production de nos produits microbiens ARASCO® et life’s®ARA, de la fermentation à l’huile finale», indique un porte-parole à Swissinfo.
Des enfants sont-ils tombés malades après consommation du lait infantile contaminé?
Des cas d’hospitalisation de nourrissons nourris avec des laits maternisés ayant fait l’objet de rappel ont été signalés en France et en Espagne. La Suisse, le Royaume-Uni et les Pays-Bas enquêtent eux aussi sur un lien possible entre les laits concernés et les symptômes de maladies apparus chez des bébés ces dernières semaines.
Seule la Belgique a confirmé la présence de céréulide dans des échantillons de selles prélevés chez des nourrissons malades.
Les entreprises en question ont-elles été inquiétées et les réglementations en matière de sécurité alimentaire renforcées?
Le pôle de santé publique du tribunal de Paris a annoncé le 13 février dernier avoir lancé des investigations à l’encontre de Nestlé, Lactalis, Danone, Babybio et La Marque en moins. L’accusation de «tromperie sur une marchandise présentant un danger pour la santé humaine» est passible d’une amende de 3,75 millions d’euros.
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À la suite des rappels, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a abaissé la limite journalière de consommation sécure de céréulide en date du 2 février. Elle a fixé la dose aiguë de référence (DAR) pour les nourrissons de moins de seize semaines à 0,014 microgramme par kilo de poids corporel. La France a d’ores et déjà intégré ce seuil à sa législation.
En Chine, l’administration en charge de la réglementation du marché a annoncé le 12 février une directive exigeant des fabricants de préparations pour nourrissons qu’ils testent leurs produits pour détecter la présence de céréulide.
Sept jours plus tôt, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avaient appelé experts et producteurs de données à contribuer à l’évaluation des risques associés aux préparations pour nourrissons. Des travaux qui doivent déboucher sur une mise à jour des normes du Codex Alimentarius.
Ajouter des compléments à profusion pour reproduire les bienfaits du lait maternel rend-il les préparations pour nourrissons plus vulnérables à la contamination?
Pas vraiment, selon les experts.
«La complexification d’un mélange augmente inévitablement le risque de contamination ou d’erreur. Il s’agit donc de trouver un équilibre avec la nécessité d’ajouter un ingrédient essentiel au bon développement du nourrisson», explique Tom Brenna, professeur de pédiatrie, chimie et nutrition humaine à l’Université du Texas à Austin.
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Le scientifique indique que l’huile ARA est ajoutée aux préparations infantiles depuis plus de vingt-cinq ans sans guère de problèmes. Sachant que le lait maternel contient une quantité constante d’ARA, il serait malencontreux de ne pas l’additionner aux préparations pour nourrissons, juge Tom Brenna.
«Il faut rappeler que les formules antérieures aux années 1990, sans ARA ni DHA, s’éloignaient comme jamais auparavant de la norme biologique en matière de nutrition qui a prévalu depuis des millénaires avant l’industrialisation», explique le scientifique.
Du reste, en dépit des rappels de ce début d’année, Tom Brenna ne pense pas que le système de sécurité alimentaire respecté par l’industrie soit défaillant.
«Les entreprises s’appuient sur leurs fournisseurs pour s’approvisionner en ingrédients. Mais la norme et ce qui est attendu d’elles impliquent la vérification systématique de leurs propres installations pour détecter la présence de contaminants. J’ai toutes les raisons de penser que ce protocole est respecté. La rareté des contaminations combinée à la forte médiatisation des cas enregistrés suggère que le système de surveillance fonctionne.»
Texte relu et vérifié par Virginie Mangin, traduit de l’anglais par Pierre-François Besson/op
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