«La Thurgovie est devenue une république bananière»


Comptage des votes dans un bureau électoral de la ville de Zurich. Dominic Steinmann/Keystone

Un canton suisse est secoué par une affaire de fraude électorale: le Ministère public de Thurgovie enquête sur une possible manipulation des votes lors de l’élection du parlement cantonal à la mi-mars.

La démocratie est-elle menacée dans le canton de Thurgovie? Un soupçon de fraude électorale sème le doute: des bulletins auraient été mal comptés lors de l’élection au parlement cantonal, le 15 mars dernier. Le Parti vert libéral (PVL, droite écologiste) accuse un membre du bureau de dépouillement de Frauenfeld d’avoir compté 200 listes PVL comme si elles appartenaient à un autre parti, l’Union démocratique du centre (UDC, droite conservatrice).

L’étendue présumée de la fraude

Chiffres: 6400 voix; c’est-à-dire 200 listes contenant chacune 32 voix.

Indice: rapport anormal entre les listes PVL non modifiées et les listes panachées. En règle générale, le rapport est plus ou moins 1:1. À Frauenfeld, il se montait à 1:10 pour les listes PVL (27 non modifiées, 283 modifiées).

Premier soupçon de manipulation: 100 listes PVL contenant 3200 voix ont été comptabilisées pour l’UDC.

Indice: les feuilles de décompte sur lesquelles les personnes en charge du dépouillement doivent noter les voix en faveur de chaque parti. Ces documents sont considérés comme une aide au décompte et sont signés par deux assistants électoraux. À Frauenfeld, on constate une différence entre les voix inscrites sur les feuilles de décompte et les résultats officiels.

Second soupçon de manipulation: dans la salle des archives, 100 listes non modifiées du PVL ont été échangées contre 100 listes de l’UDC (3200 voix).

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Les Verts libéraux ont contesté les résultats officiels et demandé à l’UDC de leur rendre leurs sièges, ce que le parti a refusé. En raison de l’accumulation des preuves de fraude électorale dévoilées par le journal local Thurgauer Zeitung, la Chancellerie d’État a finalement déposé plainte.

Andreas Schelling, secrétaire des Verts libéraux de Thurgovie, a déjà été surpris lors de l’annonce des résultats: le rapport entre le nombre de listes PVL qui ont été glissées dans l’urne sans modification et celles qui ont été panachées était sensiblement différent que dans les autres communes. «Dans la circonscription de Frauenfeld, il y avait un déséquilibre qui a tout de suite attiré notre attention», raconte Andreas Schelling, ce qui d’après lui indique clairement l’existence d’une fraude électorale.

Le secrétaire des Verts libéraux estime à 6400 le nombre de voix ainsi perdues par son parti. «La Thurgovie est devenue une république bananière», dénonce-t-il. La pandémie de coronavirus y est peut-être pour quelque chose, soupçonne Andreas Schelling: «La distance de deux mètres exigée entre chaque personne, y compris les contrôleurs des bureaux électoraux, a pu jouer un rôle.»

Le Ministère public prévoit des interrogatoires

L’enquête est maintenant menée par le procureur thurgovien Stefan Haffter, qui a commencé par vérifier personnellement tous les résultats de la circonscription de Frauenfeld — sept caisses remplies de bulletins de vote, révèle la Thurgauer Zeitung. Il est parvenu au même résultat que la Chancellerie d’État.

Pour le procureur, il est évident que quelque chose ne tournait pas rond au bureau électoral de Frauenfeld. Il se prépare à interroger début mai environ 90 personnes impliquées dans le dépouillement, a-t-il dévoilé à swissinfo.ch.

Stefan Haffter espère obtenir de premiers résultats à la mi-mai. Le temps presse: le nouveau parlement thurgovien a prévu de se réunir le 20 mai, avec comme premier point à l’ordre du jour la validation des élections du 15 mars. Avec l’enquête en cours, les élus pourraient toutefois décider de modifier le programme.

Le procureur ne veut pas commenter la procédure en cours, mais il déclare: «Si les soupçons de fraude électorale étaient confirmés, cela affecterait grandement l’image du canton de Thurgovie et de la ville de Frauenfeld.»

Il s’agirait de la plus grande fraude électorale commise récemment en Suisse lors d’un dépouillement, estime Silvano Moeckli, professeur émérite en sciences politiques à l’Université de Saint-Gall. Durant 30 ans, il a œuvré en tant qu’observateur international dans des élections aux quatre coins du globe et connaît toutes les astuces pour truquer un scrutin.

Un auteur «inexpérimenté»

Silvano Moeckli juge la fraude de Frauenfeld «plutôt maladroite», car il est possible de faire un contrôle de plausibilité en se basant sur les données structurelles de la commune et les préférences habituelles des électeurs. Le décompte décentralisé dans les différentes circonscriptions permet aussi de comparer les résultats et de détecter facilement les écarts. «L’auteur de cette procédure me semble relativement inexpérimenté», constate le spécialiste en sciences politiques. Il privilégie trois thèses: une fraude préméditée ou spontanée en faveur de l’UDC, une fraude visant à discréditer l’UDC ou une erreur humaine.

«Si les soupçons de fraude électorale étaient confirmés, cela affecterait grandement l’image du canton de Thurgovie et de la ville de Frauenfeld.»

Stefan Haffter, procureur

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Afin de retrouver l’auteur et de clarifier ce qui s’est réellement passé à Frauenfeld le 15 mars, Silvano Moeckli suggère de «faire une reconstitution de la procédure du bureau de dépouillement avec tous les protagonistes».

Une fraude comme celle de Frauenfeld pourrait-elle être utilisée pour renverser la majorité lors d’élections cantonales? Silvano Moeckli en doute: «Une approche top-down à large échelle me paraît presque impossible avec une élection sur un support papier. C’est en revanche envisageable avec l’utilisation du vote électronique, comme l’ont montré les élections au Nigéria et au Venezuela.» Il recommande donc le papier et le crayon pour toutes les élections.

Le spécialiste met en garde contre une réaction trop extrême à cette fraude et la mise en place de lois électorales plus strictes dans tout le pays. Il ne pense pas non plus que la tenue précipitée de nouvelles élections soit appropriée. «Je suis contre un renforcement des règles en raison d’un cas extrême. Nous devons plutôt nous en tenir strictement aux contraintes existantes.» Par exemple en mélangeant dans les bureaux de vote des membres de partis de gauche et de droit qui se contrôlent mutuellement. «Si un cas de manipulation est détecté, cela rappelle l’importance du respect des normes lors de la tenue d’élections», conclut Silvano Moeckli.

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