Du chaos à la normalisation de l’après-guerre
La victoire de la coalition américano-britannique sur le régime de Saddam Hussein créé un vide du pouvoir en Irak. Elle doit maintenant tout faire pour rétablir l'ordre et la sécurité.
Y parviendra-t-elle? Les avis contrastés de trois experts suisses.
«C’est une situation bizarre. La guerre est gagnée, mais elle n’est pas finie», note Victor Mauer, de l’Unité de recherche sur la politique de sécurité de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ).
Selon lui, les forces de la coalition ne pourront poser les armes que lorsque les derniers fidèles du régime auront été neutralisés sur l’ensemble du territoire irakien, et en particulier dans le Nord du pays.
Et bien entendu, il vaudrait mieux que Saddam Hussein soit tué ou capturé. Car s’il parvient à s’échapper, il pourrait devenir, comme Oussama Ben Laden, une sorte de fantôme appelant périodiquement les musulmans à la guerre sainte.
«Les Américains saisiraient ce prétexte pour entamer une autre sale guerre, juste histoire de montrer que leur croisade contre le terrorisme n’est pas finie», lance Arnold Hottinger, journaliste et fin connaisseur du Proche Orient.
Règlements de comptes
Mais pour l’heure, les Etats-Unis ont d’autres chats à fouetter. Trois jours après la «libération» de Bagdad, leurs troupes semblent toujours incapables de faire régner un semblant d’ordre dans les villes et de stopper les pillards.
Autre spécialiste du Proche Orient, le politologue et historien Pascal de Crousaz se dit «un peu étonné» de ce laisser-faire.
«Ce chaos commence à prendre des allures de règlements de comptes, par exemple lorsque l’on voit des chiites déshérités piller les boutiques et les demeures de la bourgeoisie sunnite. Et cela risque de laisser des traces», avertit le chercheur romand.
«J’ai un peu l’impression que l’armée américaine ne veut pas se mettre à dos la population civile en se livrant à des opérations de police qui risquent de devoir être violentes», poursuit Pascal de Crousaz.
Stopper le chaos
Dans l’immédiat pourtant, les militaires de la coalition sont bien la seule force capable de ramener l’ordre. Pour Victor Mauer, elles sont parfaitement capables de faire face à cette tâche, même si l’expert zurichois estime que 100 000 hommes n’y suffiront pas.
Arnold Hottinger ne partage pas cet optimisme. Pour lui, les Américains ont commis la grave erreur de croire qu’ils allaient être accueillis en libérateurs, et le pire est encore à venir.
«Quelle est la crédibilité d’une guerre contre le terrorisme, si elle ne produit rien d’autre que le chaos?», demande le journaliste alémanique.
Selon lui, les images distillées par les télévisions depuis quelques jours sont très mauvaises pour le prestige des Etats-Unis.
«C’est également mauvais pour leurs intérêts économiques, ajoute Arnold Hottinger. Car le chaos n’est pas propice à l’exploitation du pétrole, et l’Amérique a grande soif de pétrole.»
Les Américains finiront par repartir
A plus long terme, tout le monde est conscient que l’armée américaine ne restera pas indéfiniment en Irak.
«Les Etats-Unis ne doivent pas apparaître comme une force d’occupation, mais comme une force temporaire, ayant débarrassé le pays d’une dictature que les Irakiens seuls n’auraient probablement pas pu renverser», estime Pascal de Crousaz.
Arnold Hottinger, de son côté, prête à Washington des intentions nettement moins nobles. Selon lui, cette guerre «néo colonialiste» n’avait d’autre but que les profits politiques et économiques que les Etats-Unis comptent en tirer.
«Malgré cela, ils ne parviendront pas à dominer l’Irak. S’ils essaient, ils vont s’y enliser pendant vingt ans, comme au Vietnam», avertit le journaliste alémanique.
Quelle place pour les Nations Unies?
Arnold Hottinger n’accorde pas davantage de crédit aux déclarations de George Bush et de Tony Blair sur le rôle futur des Nations Unies dans la reconstruction de l’après-guerre.
Pour lui, «il est clair que les Etats-Unis ne veulent pas voir l’ONU prendre de responsabilités en Irak. Ils veulent simplement de l’aide et une caution de prestige pour leur politique.»
Même s’il l’exprime de manière plus nuancée, Victor Mauer n’est pas loin d’adhérer à ce point de vue. Pour le chercheur zurichois, il s’agira d’amener le plus de pays possible à participer à l’effort de reconstruction, mais le rôle des Nations Unies ne sera ni dominant, ni décisif.»
Une démocratie à construire
Quant aux perspectives d’installer une démocratie en Irak. Pascal de Crousaz les envisage avec un certain optimisme.
«Il y a en Irak énormément de talents et de potentialités pour reconstruire une société civile. Et il se pourrait que nous soyons réellement à l’aube d’une ère nouvelle pour l’Irak, et même pour tout le Moyen Orient», note le politologue, qui a consacré sa thèse aux effets de la première Intifada et de la première Guerre du Golfe sur le conflit israelo-arabe.
Une vision des choses que ne partage guère Arnold Hottinger. Pour lui, «l’Irak n’a jamais été dirigé par quelqu’un d’autre qu’un homme fort.»
«Vouloir créer une démocratie à partir de rien, c’est du rêve, clame le journaliste alémanique. Il n’y a pas de démocratie sans démocrates. Il faudra une génération pour voir apparaître des démocrates en Irak. Pour l’instant, il n’y en a pas.»
La solution fédérale
Sans sombrer dans un tel pessimisme. Victor Mauer estime possible l’instauration d’une démocratie. Sous la forme d’un Etat fédéral, afin de ménager les intérêts de tous les groupes ethniques et religieux.
Pascal de Crousaz adhère également au modèle fédéral qui, s’il s’avère praticable pour l’Irak, pourrait également inspirer certains pays voisins. Et de citer la Syrie et le Liban, eux aussi formés d’une vraie mosaïque de peuples et de confessions.
«Mais attention, avertit le chercheur genevois. Pour certaines communautés, un système fédéral est déjà un premier pas vers une future division du pays. Il faudra donc procéder avec beaucoup de finesse.»
«Dans ce domaine, la Suisse pourrait d’ailleurs apporter son expérience», ajoute Pascal de Crousaz.
Berne met les points sur les «i»
Quant à la Suisse officielle, elle a précisé jeudi sa position sur la situation en Irak. Dans son communiqué le Ministère des Affaires étrangères «prend acte avec satisfaction de l’engagement des pays de la coalition d’assumer pleinement leurs obligations de puissances occupantes.»
Et le texte insiste également sur «le droit inaliénable du peuple irakien à l’autodéterminations et à disposer seul des ressources du pays.»
«C’est un message d’un certain courage, et qui honore la Suisse, particulièrement sur le dernier point», juge Pascal de Crousaz.
swissinfo, Marc-André Miserez et Jacob Greber
– Avec l’apaisement des combats, l’anarchie s’est étendue à Bagdad.
– Des milliers de personnes, parfois venues en famille, se livrent à des pillages massifs.
– Les troupes américaines restent en alerte dans la crainte de nouvelles attaques de partisans de Saddam Hussein.
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