Opéra à l’ONU: un message venu de l’Holocauste pour un monde chamboulé
Composé au camp de Theresienstadt avant la déportation de son auteur à Auschwitz, «L’Empereur d'Atlantis» s’offre une nouvelle mise en scène à Genève. Sans prétendre sauver le monde, cet opéra suggère un nouveau vivre-ensemble.
Les salles amplifiées d’écho du Palais des Nations à Genève se sont métamorphosées en mars d’un lieu de négociations souvent très scénarisées en un écrin pour notes de baryton. Alors que l’architecture de la gouvernance mondiale est mise à rude épreuve et qu’une 3e Guerre mondiale n’est plus du domaine de l’inconcevable, ce diptyque lyrique – dont l’origine remonte en partie à la Shoah – tend un miroir à un ordre mondial implosé.
Dirigé et conçu par le metteur en scène belgo-luxembourgeois Stéphane Ghislain Roussel sur une musique d’Eugen Birman, né en Lettonie, cet opéra scindé en deux inscrit ce miroir dans un cadre historique et contemporain. Si la première partie, En vertu de…, s’inspire de la Convention européenne des droits de l’homme, la seconde, L’Empereur d’Atlantis, a été composée au camp de concentration nazi de Theresienstadt par Viktor Ullmann.
Le résultat a rappelé au public genevois les enjeux liés à des systèmes conçus pour protéger à la base les êtres humains, mais qui se fracturent sur fond d’échec diplomatique. «Je vois ce spectacle comme un miroir. En ce moment, la politique consiste à modifier le langage et à en faire mauvais usage. Je suis horrifié par ce qui se passe», confesse Stéphane Ghislain Roussel à Swissinfo, entre deux répétitions.
Emprunter des cercles vertueux
Assis à l’intérieur de la salle des Assemblées du Palais de Nations comme des délégués, le public assiste d’abord à la performance du baryton brésilien Michel de Souza interprétant dans En vertu de… un texte inspiré de la Convention européenne, mais dépouillé, réorganisé et déstabilisé. Des musiciens déguisés en jury l’accompagnent au moyen de notes à la fois justes et dissonantes, un langage à la fois de consensus mais aussi un enchevêtrement de sons symbolisant l’érosion des droits fondamentaux.
«Lorsqu’on commence (à éroder ces droits humains), on commence à déformer le monde et la réalité», résume le metteur en scène. Stéphane Ghislain Roussel tire un parallèle entre la normalisation impensable il y a quelques années encore d’idéologies extrémistes dans l’espace public et la redéfinition de mots comme racisme, incluant le racisme anti-blanc. «Il n’est plus interdit pour un néonazi d’organiser une manifestation alors que ça l’était il y a dix ans encore. Aujourd’hui, c’est pratiquement accepté», dit-il.
Roussel a puisé dans son éducation son penchant pour une langue ouverte aux valeurs et au partage des points de vue. Elevé au Luxembourg dans ce qu’il décrit comme un environnement privilégié en grande partie tourné vers l’étranger, il a grandi dans un milieu européen où les échanges transfrontaliers et la culture faisaient partie du décor.
«J’entendais de dix jusqu’à douze langues différentes dans la cour de mon école quotidiennement. Nous partagions une vision, sans la nommer, de ce que le vivre-ensemble signifiait malgré que nous parlions des langues différentes», se souvient-il.
Opéra institutionnel
Musicien et musicologue de formation, Roussel, dont le violon est l’instrument de prédilection, considère lui-même la musique comme une forme de langage, mais pas nécessairement universel. C’est ensuite vers la mise en scène qu’il s’est orienté avec une conscience très aiguë sur la manière dont sons, textes et sens peuvent interagir.
Il y a quatre ans, la première d’En vertu de… avait eu pour cadre, encore sous le Covid, divers lieux au Luxembourg comme le siège du Parlement européen, par exemple. Un sentiment de vulnérabilité partagé mondialement avait donné brièvement l’impression que la responsabilité collective avait grandi face à la recrudescence de l’autoritarisme.
Roussel a revu sa copie depuis tout en restant fidèle à l’idée de se produire dans des cadres institutionnels. «L’intérêt particulier avec Genève, c’est que les Nations unies ne sont pas seulement européennes. C’est une vision globale dont on dispose ici sur la façon dont la communauté internationale et les pays peuvent communiquer entre eux et trouver des terrains d’entente en vue de plus de stabilité politique», analyse-t-il.
Présent dans le public pour cette représentation, Vinicius Marignac, gestionnaire de fortune dans une entreprise de la place, a savouré une des rares occasions de pouvoir assister à un opéra en plein cœur de l’ONU. Il a apprécié le choix d’une mise en scène qui brouille les frontières et le fait aussi d’avoir placé des personnages dans le public. «J’adore ça», lance-t-il. Alors que des vigiles fictifs et réels contrôlent la sortie du public.
Voix obsédante de l’Holocauste
Pour Stéphane Ghislain Roussel, scinder cet opéra avec comme prélude En vertu de… suivi de L’Empereur d’Atlantis est une structure essentielle. Cette allégorie à peine voilée du pouvoir totalitaire n’a pu être jouée du vivant de Viktor Ullmann, les répétitions ayant été interrompues par le régime nazi avant sa déportation au camp d’Auschwitz.
Les sources et documents liés à cet opéra de portée historique ont également eu un cheminement hors du commun. Conservatrice à la Fondation Paul Sacher à Bâle, Heidy Zimmermann raconte que les manuscrits du compositeur ont malgré tout pu être préservés en dépit de transferts improbables après la guerre. Avant d’aboutir en Suisse grâce aux liens qu’entretenait Ullmann avec le mouvement anthroposophique, courant de pensée fondé par Rudolf Steiner qui a aidé au transfert des archives depuis Londres.
Elle-même a commencé à travailler sur ces documents dès 2018. Puis, elle a intensifié ses recherches au gré des événements survenant dans le monde. De la pandémie de Covid à la guerre en Ukraine pour finir par le conflit entre Israël et le Hamas. «Tout à coup, L’Empereur d’Atlantis est devenu d’une actualité brûlante», dépeint-elle à propos de cet opéra en un acte composé par Viktor Ullmann avec un livret de Peter Kien.
Heidy Zimmermann ajoute que cette œuvre s’adresse dorénavant à des publics à plusieurs niveaux. «Sous l’angle musicologique, mais plus largement historique».
Manuscrit des horreurs
Dévoilant des fac-similés de ces sources, la conservatrice met en évidence aussi les conditions dans lesquelles cet opéra a pu être créé. Des parties du livret ont été dactylographiées sur des formulaires administratifs recyclés, un papier servant à enregistrer les identités des prisonniers dans le ghetto. Pour répertorier noms, origines et dates de décès au besoin. L’art conçu littéralement sur des registres de persécution.
«La résonance de cet opéra avec le présent est frappante. Il est important de connaître son contexte pour saisir toute la puissance de cette œuvre et sa composition. Le pouvoir de l’art», s’exclame après le spectacle Martial Debély, travailleur social retraité.
A la fois satire et récit de survie, cet opéra offre un livret qui se moque ouvertement du pouvoir autoritaire en imaginant un monde où la Mort refuserait de se prêter au jeu des exterminations de masse. D’où son titre original de «Death Strike», la grève de la mort. «C’est une satire assez directe de l’Allemagne nazie», explique Heidy Zimmermann.
Malgré tout, de l’humour s’invite dès l’ouverture de l’œuvre lorsque la Mort demande à Arlequin quel jour est-il. Il répond qu’il ne les compte plus depuis qu’il ne change plus de chemise tous les jours. La Mort lui rétorque alors qu’il doit être «en retard d’un an», référence à la vie dans le camp où les prisonniers ne pouvaient ni se laver ni se changer.
«C’est la fonction même de l’humour et esprit juifs classiques. Pour survivre à une situation difficile, il convient d’en faire assez vite des blagues», éclaire la conservatrice.
Cet opéra est important, selon elle, pour trois raisons. D’abord comme marque historique de l’époque. «Ce que cela signifiait alors de créer dans un camp. Comment s’y prêtait-on?». Deuxièmement, un opéra universel qui continue aujourd’hui d’être pertinent même hors du contexte d’origine. Enfin, «une œuvre musicale fascinante».
Musique en phase avec son époque
La partition mélange également différents styles musicaux : airs d’opéras wagnériens entrecoupés de passages parlés, mélodies d’inspiration folklorique ou références musicales connues. Des berceuses comme «Schlaf, Kindlein, schlaf» (Dors mon petit, dors) viennent enrichir un paysage sonore à mi-chemin entre culture savante et culture populaire. Avec comme point d’orgue, un chant choral de tradition chrétienne.
Le baryton Michel de Souza incarne lui-même l’empereur d’Atlantis. Sa prestation sert de fil rouge à cet opéra en diptyque dont les deux actes se déroulent sur des scènes distinctes. Après le Palais des Nations, le public a été invité à se déplacer à la Comédie de Genève, distante de quelques minutes en tram, laissant derrière lui un langage institutionnel dépouillé de ses idéaux et significations d’origine… pour se plonger dans la réalité historique et nettement plus sombre correspondant à l’œuvre d’Ullmann.
«Devoir quitter le théâtre et devoir se déplacer est une activité physique en soi. Ce qui amène les gens à ressentir également davantage les choses. On peut les aider ainsi ou les accompagner à devenir plus humains dans leur vie», relève le metteur en scène.
L’universalité des thèmes de cette œuvre et leur résonance dans le contexte contemporain n’ont pas échappé au public. Originaire de Côte d’Ivoire et installé à Genève depuis trois ans, Tidiane Souaré, apprenti paysagiste, a assisté aux deux actes. «La paix, c’est ce qu’il y a de mieux. Nous grandissons et pouvons créer une famille. Mais si la guerre éclate, nous ne nous en sortirons pas. Il y aura des migrations», dit-il.
Si Roussel refuse l’idée d’un art qui sauverait le monde, «l’art fait en revanche partie d’un processus de recouvrement d’une nouvelle façon de vivre ensemble», plaide-t-il.
Relu et vérifié par Eduardo Simantob et Virginie Mangin, traduit de l’anglais par Alain Meyer/dbu
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