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En Europe, l’action climatique dépend des électeurs indécis du centre

Les chercheurs ont constaté que, parmi les Européens interrogés, 36 % soutiennent la plupart des propositions en matière de climat et 21 % s'y opposent. Les 33 % restants constituent le « centre conditionnel », dont les opinions varient en fonction des détails de chaque mesure.
Une étude européenne a montré que, parmi les personnes interrogées, 36% soutiennent la plupart des propositions en matière de climat et 21% s'y opposent. Les 33% restants constituent le «centre conditionnel», dont les opinions varient en fonction des détails de chaque mesure. Keystone / Anthony Anex

Il y a tout juste un mois, les Suisses ont rejeté la création d’un fonds pour le climat. Pourtant, le changement climatique reste une de leurs préoccupations majeures. Une étude européenne suggère pourquoi les électeurs sensibles à la question du climat rejettent malgré tout les initiatives des milieux écologiques.

Le débat que suscitent les initiatives climatiques se résume souvent à ceux qui se disent fermement pour ou contre, moins au vaste groupe qui se trouve entre les deux. La nouvelle étude, publiée en mars, qui porte sur une cohorte de 19’000 personnes dans 13 pays de l’Union européenne, publiée dans le mensuel scientifique Nature Climate ChangeLien externe, livre un éclairage sur ce segment électoral qui pèse fortement dans la balance.

Les chercheurs ont découvert que parmi les Européens sondés, 36% d’entre eux soutiennent la plupart des mesures écologiques, et 21% s’y opposent. Une autre portion de 33% constitue «l’entre-deux conditionnel», dont l’avis change selon les détails de chaque réforme.

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«On entend et on voit souvent les gens qui militent pour l’action climatique ou ceux qui s’y opposent totalement, alors qu’en fait, ces deux groupes visibles pourraient bien être une minorité», souligne Keith Smith, le chercheur à l’École fédérale polytechnique (EPFZ) de Zurich qui a dirigé l’étude. Ce qui signifie que le groupe indécis du milieu s’avère déterminant pour les enjeux climatiques, explique Keith Smith. «C’est ce groupe qui détermine véritablement la possibilité d’obtenir une majorité politique… Et la faisabilité des politiques climatiques à travers l’Europe», ajoute-t-il.

La Suisse, qui n’est pas membre de l’UE, ne fait pas partie de l’étude, mais le chercheur estime que cet entre-deux conditionnel représente un segment majeur du pays alpin, «peut-être le plus grand des quatre», étant donné l’engagement actif des citoyens suisses sur les questions climatiques, et leur évaluation au cas par cas des propositions. Ce groupe pourrait représenter un million d’électeurs.

Il est courant en Suisse de voter sur des enjeux liés au climat. Ces dix dernières années, depuis l’accord de Paris engageant ses pays signataires à baisser leurs émissions de carbone au niveau mondial, les électeurs suisses se sont régulièrement rendus aux urnes pour trancher sur des questions climatiques. Avec des résultats contrastés. Le 8 mars, 71% des électeurs ont rejeté une initiative pour un «fonds climat», qui proposait d’investir entre 0,5 et 1% du PIB annuel de la Suisse, soit 4 à 8 milliards de francs selon le chiffre de 2024, dans des mesures de protection du climat et de la nature, et dans le développement des énergies renouvelables telles que le solaire.

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La balance bénéfice-risque

Le vote pour le «fonds climat» reflète une découverte cruciale de l’étude européenne: l’évaluation des bénéfices et des risques sur le plan personnel est souvent le moteur pour ce segment du milieu. Partout en Europe, les citoyens préfèrent les mesures qui aident les foyers et les entreprises à basculer vers des pratiques plus vertes, comme les subventions, à celles qui ont des impacts financiers tangibles, comme les impôts ou les restrictions.

Le résultat suisse montre que l’électorat n’a aucune envie d’augmenter les dépenses publiques pour le climat, en tout cas pas sous la forme proposée par ses défenseurs de gauche et écologistes. Dans le contexte actuel, il est difficile d’atteindre un consensus sur une proposition qui implique des coûts, mais que personne ne sait comment financer, résume Cloé Jans, cheffe de projet et politologue à l’institut de recherche gfs.bern.

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Keith Smith souligne que le résultat de la votation du 8 mars ne doit pas être interprété comme une indifférence vis-à-vis du changement climatique. Selon lui, si les électeurs ont hésité, c’est que la proposition se montrait floue sur ses sources de financement comme sur ses dépenses prioritaires. «C’était une longue liste qui couvrait à peu près tout», dit-il.  Selon le chercheur, les votants sont prêts à accepter certains sacrifices au nom de l’action climatique, «à partir du moment où l’origine des fonds est claire, et qu’ils sont redistribués de manière équitable».

Conception ou communication?

Alors, comment les décideurs politiques en Suisse ou ailleurs doivent-ils interpréter les résultats de l’étude sur la politique climatique? Ce défi repose-t-il sur la conception, ou sur la communication? «Les deux», répond Keith Smith.

À titre d’illustration, il évoque la taxe sur le CO2 en SuisseLien externe. Le gouvernement fédéral prélève une taxe de 120 francs sur chaque tonne de CO2 émise lors de la combustion de fioul, de gaz naturel, ou autre carburant fossile. Les deux tiers du revenu sont redistribués au public par le biais d’un rabais sur l’assurance santé, ce que la plupart des gens ignorent. «On rend les coûts visibles, et les bénéfices invisibles», dit Keith Smith.

Quand on l’interroge sur les instruments de politique climatique qui pourraient s’avérer les plus efficaces en Suisse, le chercheur dit qu’il n’y a pas de réponse évidente. Mais il ajoute que les politiques incitatives, telles que les subventions qui encouragent les propriétaires et les entreprises à améliorer l’efficacité énergétique de leurs bâtiments, sont plus applicables politiquement que celles qui reposent sur la taxation. «Parfois, le mieux est l’ennemi du bien», commente-t-il, en référence aux partis de gauche qui appellent à une action politique plus énergique.

Parmi d’autres découvertes, l’étude européenne montre également que les citoyens sont favorables aux mesures politiques qui encouragent les ajustements écologiques, plutôt qu’à celles qui interdisent totalement certains produits ou pratiques. Ainsi, la proposition d’interdire les voitures à moteur thermique a été rejetée par 73% du segment «entre-deux» de l’étude, mais ce rejet n’est plus que de 39% lorsque des alternatives telles que le carburant de synthèse restent possibles. Ce qui montre bien l’«élasticité» de ce groupe.

Les répondants à l’étude répondent également présents quand il s’agit d’investir des recettes qui proviennent de fonds pour le climat, tels que le système d’échange de quotas d’émissions de l’UELien externe, dans des projets d’adaptation, qu’il s’agisse de technologies vertes, de services de transport à faible émission de carbone ou de mesures de compensation à destination des ménages. Ils se montrent moins favorables au versement d’aides à des travailleurs menacés par les politiques climatiques. Une différence de point de vue particulièrement notable chez les entre-deux conditionnels, qui préfèrent investir les recettes dans des services publics visibles.

Approches novatrices

Un autre enseignement crucial de cette étude, c’est que de petits changements au sein de ce groupe-clé peuvent faire basculer les résultats. Si certains indécis se mettent à soutenir une mesure, le nombre de propositions susceptibles d’être majoritaires pourrait grandement augmenter, de quatre sur 15 à 10 sur 15.

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Une conclusion qui souligne l’importance de ce groupe, d’après Keith Smith: «Si même une petite portion de ce groupe peut être convaincue, on peut trouver des majorités pour toute une gamme de réformes climatiques en Europe.»

Les citoyens de Suisse et d’Europe veulent de l’action climatique, mais les mesures financières directes à l’égard des consommateurs restent difficiles à mettre en œuvre, en Suisse, mais aussi à l’échelle mondiale. Il faut donc des approches novatrices et créatives. «Tout n’est pas perdu», conclut le chercheur.

Texte relu et vérifié par Gabe Bullard, traduit de l’anglais par Pauline Grand d’Esnon/sj

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