Les démocraties s’inquiètent de la crise de confiance, mais ignorent le modèle suisse
L'OCDE a réuni à Paris des responsables politiques, des fonctionnaires et des membres de la société civile pour débattre de la faible confiance de la population envers celles et ceux qui la gouvernent. La Suisse, et donc la démocratie directe comme possible piste de solution, étaient absentes des discussions. Analyse.
De nombreuses personnes inquiètes pour l’avenir se sont réunies à Paris. Des centaines de représentantes et représentants de gouvernements et de la société civile ont débattu de l’érosion de la confiance de leur population dans le centre de conférences sécurisé de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
Les personnes qui se trouvaient à l’intérieur du bâtiment étaient coupées de ce qui se passait à l’extérieur, et discutaient le plus souvent entre elles. Au même moment, dans les rues de la capitale française, des dizaines de milliers d’élèvesLien externe et d’étudiants manifestaient. Quelques jours après, des pillages et des émeutes allaient bouleverser le week-end du 17 octobre.
Les discussions portaient sur le problème qui est ressorti de l’étude de l’OCDE sur la confiance publiée cet été: beaucoup de citoyennes et citoyens doutent que la classe politique soit capable de relever les grands défis que constituent le réchauffement climatique, les migrations et la géopolitique.
En moyenne, dans les 38 pays étudiés, seules 40% des personnes interrogées ont une certaine confiance dans leur gouvernement.
Des «attentes croissantes» en matière de participation
En outre, moins d’un tiers ont le sentiment que «des gens comme eux» ont leur mot à dire en politique. Et ce, alors qu’une large majorité pense que les élections changent les choses. Cette contradiction suggère que nombre de personnes souhaitent disposer d’outils démocratiques complémentaires aux élections. Le rapport évoque des «attentes croissantes et insatisfaites des citoyens quant à la possibilité de participer aux décisions».
La Suisse fait figure d’exception, car elle obtient de bien meilleurs résultats sur de nombreux points. Soixante-deux pourcents des personnes interrogées font confiance au gouvernement. Et 65% ont le sentiment que «des gens comme eux» peuvent avoir voix au chapitre.
D’un point de vue suisse, ces résultats pourraient apparaître comme une validation internationale du système politique helvétique. Non seulement parce que les votations régulières permettent à la population de se sentir entendue, mais aussi parce que le système gouvernemental de concordance permet à presque toutes les grandes forces politiques d’être représentées au Conseil fédéral. Le camp politique de quasiment tout l’électorat y est représenté.
On pourrait donc penser que la Suisse serait bien placée pour montrer à d’autres pays des pistes de sortie de la crise de confiance. L’étude ne la présente pourtant pas comme un exemple, et le modèle suisse n’a joué aucun rôle dans les discussions de cet automne.
Des exemples de participation sans questions critiques
L’étude formule plutôt des recommandations générales sur ce que les États peuvent faire pour renforcer la confiance. Parmi elles, offrir davantage de possibilités de participation et fournir des efforts pour garantir la neutralité politique de l’administration.
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Logiquement, la participation a aussi occupé une large place dans les débats de la conférence de l’OCDE. Beaucoup d’intervenants ont surtout parlé de ce que leur pays fait déjà, à l’exemple du dialogue social au Costa Rica, qui fonctionnerait bien, ou de l’offensive de transparence de l’administration publique en Andorre.
Le plus fier de tous était Art O’Leary, de la Commission électorale irlandaise. Il a raconté comment l’Irlande a mis en place des assemblées citoyennes tirées au sort, dont les recommandations sur le mariage entre personnes de même sexe et sur l’avortement ont ensuite été approuvées par référendum. Cela avait fait sensation à l’époque, précisément parce que les résultats étaient étonnamment clairs.
Art O’Leary a décrit en détail la théorie et la pratique des assemblées citoyennes. Il n’a toutefois pas mentionné que la dernière assemblée citoyenne irlandaise remonte à trois ans, ni qu’aucune nouvelle assemblée n’a été annoncée. Personne ne l’a interpellé à ce sujet, alors qu’on ignore à ce jour si les assemblées citoyennes, malgré leur succès, resteront durablement intégrées aux institutions démocratiques.
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Quand des responsables politiques et des fonctionnaires évoquaient ce à quoi pourrait ressembler une participation accrue, on avait souvent l’impression que leur pays maîtrisait déjà la question. Ils décrivaient des systèmes de pétitions, des dialogues citoyens et des assemblées citoyennes. Avec, bien sûr, l’idée que d’autres suivent leur exemple.
Mais ces cas n’ont guère été discutés de manière critique. Personne n’a par exemple relevé que les systèmes de pétitions, souvent cités, n’impliquent aucun transfert de pouvoir de la classe politique vers les citoyennes et citoyens.
De l’inquiétude, mais pas de débat sur les conséquences
Pourtant, les exigences d’une participation entraînant un réel transfert de pouvoir se font entendre haut et fort. Les manifestations à Paris et ailleurs n’en sont que la plus récente expression.
Elles ont d’ailleurs été régulièrement évoquées pendant la conférence. «Des enfants manifestent en ce moment même, ce matin, à Paris», a par exemple déclaré Elsa Pilichowski, directrice de la Gouvernance publique à l’OCDE, en ouverture. Selon elle, ils n’ont pas voix au chapitre dans les décisions. Plus tard, un ministre portugais a presque crié, comme s’il voulait lui-même descendre dans la rue: «Les gens sont en colère, ils sont révoltés. Ils ont le sentiment que les gouvernements ne règlent pas leurs problèmes.»
Personne n’a nié l’absurdité de la situation. Débattre entre soi de la population, sans cette dernière, tandis qu’à l’extérieur, certaines personnes en colère faisaient l’expérience de l’État sous la forme de policiers antiémeutes et de canons à eau. Et que d’autres constataient dans le même temps que l’État n’était pas en mesure d’empêcher la destruction de biens privés. Aucun de ces deux aspects n’est propice à la confiance.
Mais personne n’a parlé des conséquences que le système politique français pourrait tirer de ces manifestations. L’Irlandais Art O’Leary a présenté l’expérience de son pays avec les assemblées citoyennes, sans pour autant la recommander à un autre pays. Dans une organisation internationale, on ne se mêle pas des affaires des autres. Personne n’a donc demandé non plus si les gouvernements seraient réellement prêts à céder un véritable pouvoir politique à la population.
Parallèlement, beaucoup des personnes qui ont pris la parole semblaient sincèrement inquiètes. Elles paraissent reconnaître que les évolutions technologiques et sociales de ces dernières années ont provoqué un profond bouleversement. Et que la confiance automatique dont bénéficiaient autrefois le gouvernement et l’administration n’existe plus aujourd’hui, parce que les citoyens ont désormais eux-mêmes accès, du moins en théorie, à toutes les informations (et à la désinformation).
Si l’on consulte, on doit agir
«Tous les pays de l’OCDE s’efforcent d’améliorer la confiance. Dans un monde qui change vite, ils sont prêts à évoluer. Espérons que cela aidera à stabiliser la confiance au sein de la société, a aussi déclaré Elsa Pilichowski à Swissinfo. Autrefois, les gens allaient voter à quelques années d’intervalle, mais l’analyse montre que cela ne suffit plus aujourd’hui.» C’est pourquoi de nombreux pays développent désormais la «démocratie participative».
Les données montrent toutefois clairement que les gouvernements doivent donner suite aux consultations. «Lorsqu’on consulte un groupe représentatif de citoyennes et citoyens, il faut que des décisions en découlent», souligne Elsa Pilichowski. Si l’on consulte, on doit agir.
On ignore bien sûr dans quelle mesure un vaste projet de dialogue influencerait la confiance au sein de la société. Mais les personnes en colère veulent-elles vraiment participer si elles savent qu’elles seront seulement consultées? Les voies les plus abouties vers une «démocratie participative», pour reprendre les termes d’Elsa Pilichowski, impliquent en effet aussi de céder du pouvoir.
Ainsi, en démocratie directe, le gouvernement lui-même doit sans cesse réunir des majorités au sein de la population pour concrétiser ses projets. Or la démocratie directe n’a guère été abordée durant ces deux jours. Les votations populaires ont surtout été évoquées à travers le Brexit, présenté comme un événement isolé, négatif et populiste.
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Le référendum sur le Brexit n’est pourtant pas comparable aux instruments de démocratie directe suisses: il s’agissait d’un projet porté par le gouvernement britannique, qui n’a pas grand-chose à voir avec des droits démocratiques exercés par la base. Au Royaume-Uni, malgré les slogans «Take back control» («Reprendre le contrôle»), il n’existait et il n’existe toujours aucun mécanisme permettant aux citoyennes et citoyens de soumettre leurs revendications au vote.
La Suisse, cas particulier ou exemple?
Elsa Pilichowski explique le peu de place accordé au modèle suisse par le fait que la Suisse est un cas à part, en raison de ses «mécanismes» de démocratie directe «si ancrés dans la société». Ils seraient certes le «moyen le plus direct et le plus évident» de donner du pouvoir aux citoyennes et aux citoyens. Mais «il existe différentes voies, et les pays peuvent choisir des voies différentes», ajoute-t-elle.
Pour que l’approche helvétique soit davantage discutée, la Suisse devrait sans doute elle aussi s’impliquer plus activement dans le débat international sur la confiance. Encore faudrait-il qu’elle le souhaite, car elle-même aime souvent se voir comme un cas particulier exceptionnel.
Peut-être que la prochaine fois, l’accent sera mis sur un thème où la Suisse a justement encore une marge d’amélioration: le fossé lié au niveau de formation. Alors qu’en Suisse, quatre personnes sur cinq avec un niveau de formation supérieur font confiance au gouvernement, ce n’est le cas que de 45% des personnes moins formées.
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Article original relu et vérifié par Meret Michel, traduit de l’allemand par Pauline Turuban
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