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La bricole des affameurs

De tous temps, le fleuve a été un vecteur privilégié du transport. Mais, avant l’invention puis l’utilisation de la vapeur, comment les bateaux remontaient-ils le cours du Rhône? «La remonte» se faisait grâce au halage. Effectué par des chevaux, jusqu’au début du 20ème siècle. Ou par des hommes. «Halage à col d’homme», disait-on, ou «halage à la bricole», selon le nom du harnais que passait le mulet humain, une bande de toile résistante qui le reliait au bateau au moyen d’une corde.

Au Moyen-Age, ces hommes, on les appelait des affameurs. Ils ne possédaient rien, sinon leurs forces, qu’ils louaient au «brochier» ou au «ribarier», le recruteur. Il en reste beaucoup, au fil du Rhône, des tronçons de ces «chemins de halage» qui ont vu des milliers d’hommes suer et ahaner, des chevaux et des mulets peiner, parfois s’effondrer.

La bourgade de Givors, qui, lorsqu’on remonte le fleuve, suit les coteaux de la Côte-Rôtie, abrite «La Maison du Rhône». Une vaste et ancienne demeure devenue «une institution culturelle et scientifique consacrée au patrimoine fluvial et aux relations Homme/Fleuve/Territoire».

L’édifice est défraîchi, et Givors est une ville sans grande beauté. Avec moult usines, et pas loin du musée, un terminal pétrolier. Il y a donc adéquation entre le lieu et la thématique abordée, car le Rhône, dans sa réalité, ne sent pas toujours la rose.

Dans sa «Maison», le Rhône égrène ses souvenirs. Beaucoup sont noir-blanc ou sépia. L’exposition actuelle s’intitule «D’un Rhône à l’autre», et accumule les images de ces deux derniers siècles.

Une période qui vu la fin du halage et l’arrivée de la vapeur, puis de l’électricité et du pétrole. Qui a assisté à la construction de ponts, de barrages, de digues et de canaux. De centrales nucléaires. Deux siècles au cours desquels l’homme a essayé de domestiquer, sinon de dominer, le monstre. Pour en tirer profit. Et pour s’en protéger – ses débordements ont parfois ravagé des régions entières.

Et pourtant, aujourd’hui, la population en général et certains organismes en particulier, tels la Maison du Rhône, aimeraient le vivre autrement, le Rhône. S’en rapprocher. Gommer son trop-plein de quais, de canaux, de digues.

Ou comment ré-humaniser quelque chose que l’humain s’est approprié et qu’il a, ce faisant, déshumanisé. L’Homme n’est pas simple.

swissinfo, Bernard Léchot à Givors

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