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Le blues des producteurs de lait

La production laitière est proportionnellement beaucoup plus importante en Suisse que dans les autres pays européens pour des raisons propres au paysage. Keystone Archive

En dix ans, le nombre de producteurs de lait a considérablement diminué. Mais la production, elle, a sensiblement augmenté. Une évolution irréversible.

Le nombre de producteurs de lait a passé de 50.334 à 38.082 depuis 1991. Dans le même temps, le contingent moyen par exploitation a augmenté de plus d’un tiers pour s’établir à 79 181 kg durant la période 2000/2001.

L’Union européenne plus touchée

Voilà qui confirme l’évolution structurelle en cours: le nombre d’exploitations diminue. Selon le «Rapport agricole 2001» de l’Office fédéral de l’agriculture (OFAG), le nombre d’exploitations a passé de 98 759 en 1985 à 70 537 en 2000.

Il a diminué de 11% depuis 1996, surtout parmi les petites exploitations de moins de 20 hectares. De même, le nombre de personnes employées dans le secteur agricole a reculé de 21% ces quinze dernières années. «A ce rythme, commente Roland Furrer, porte-parole de l’Union suisse des paysans (USP), la diminution atteindra 24% dans dix ans.»

A la Fédération des producteurs de lait, son directeur, Samuel Lüthi, estime que c’est peu, comparé à l’évolution structurelle que l’on constate dans les pays de l’Union européenne, où la diminution des exploitations se situe entre 5 et 7% par année, contre 2,5 environ en Suisse.

Pour ce qui est du salaire, en 2000, le revenu brut atteignait 194.100 francs, le revenu moyen d’une exploitation, une fois déduits les paiements directs et les coûts, s’établissait à 66.200 francs.

Le démantèlement s’accélère

La production laitière est proportionnellement beaucoup plus importante en Suisse – 33% de l’agriculture, à peu près autant pour la production de viande, le restant regroupant les diverses cultures – que dans les autres pays européens, pour des raisons propres au paysage. Et c’est, logiquement, le secteur qui est le plus touché par l’évolution structurelle lancée par la réforme de la Politique de l’agriculture (PA) 2002.

«Cette évolution est dans la logique des choses, concède Samuel Lüthi. Mais c’est ce qui nous attend qui nous inquiète.» En effet, la PA 2007, qui est en cours d’élaboration pour le 1er janvier 2004, poursuit dans la même direction: la libéralisation des marchés, voire l’abandon du contingentement laitier, introduit en 1977. En cela, la Suisse devancerait l’Union européenne, qui prévoit de le supprimer vers 2007-2008.

Le problème, pour Samuel Lüthi, «c’est que si l’on abandonne le contingentement laitier, le prix du lait va baisser et donc la concurrence entre producteurs se creuser. De même, certains vont jusqu’à vouloir accélérer le rythme annuel de diminution des exploitations laitières, qui pourrait atteindre 5 à 8%».

Des plates-formes d’écoute

Et là, le rythme naturel des générations ne permettra plus d’absorber les pertes d’emploi, et certains devront changer d’activité. Or, il n’existe pour l’instant aucune aide en matière de réorientation professionnelle ou de formation continue pour les agriculteurs.

Roland Furrer ne cache pas son inquiétude: «On parle beaucoup de macro-économie, des exigences de l’OMC, etc. Mais l’évolution est trop rapide et on oublie l’aspect social du phénomène.»

En outre, Samuel Lüthi craint les conséquences d’une trop grande diminution du nombre d’exploitations. Cela se traduirait par une concentration de la production, le développement de la production de viande – incitée par les paiements directs de la Confédération – et donc une surproduction avec des prix en chute libre, voire des problèmes écologiques.

C’est dans cette perspective que des plates-formes d’écoute à l’usage des agriculteurs en difficultés ont été mises sur pied. A l’exemple de celle de l’Institut agricole de Grangeneuve (FR). Pierre Castella en est l’un des animateurs.

«On a de plus en plus d’appel de gens désorientés. Les différentes réformes en cours font que l’agriculteur ne sait plus très bien où il va: il n’a plus de repères pour le futur. Il a l’impression qu’on le prive de son rôle premier: nourrir la population avec des produits de qualité.»

Isabelle Eichenberger

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