«L’économie a besoin d’une certaine moralité»
Le théologien suisse Hans Küng est l'un des plus brillants intellectuels catholiques de sa génération.
Il s’exprime sur le rôle d’une éthique globale dans l’économie et la politique. Interview.
Swissinfo: Qu’est qu’une éthique globale?
Hans Küng: Il s’agit moins d’une nouvelle idéologie que d’une superstructure que certaines personnes s’imposent.
En fait, l’éthique globale est simplement le minimum moral dont une famille, une communauté ou une nation ont besoin pour pouvoir vivre en harmonie.
Elle découle d’un consensus réunissant des principes moraux fondamentaux. On les retrouve d’ailleurs dans toutes les grandes traditions religieuses ou philosophiques de l’humanité.
Prenons en exemple le précepte «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse». Il apparaît dans les enseignements de Confucius, le judaïsme, le Sermont sur la Montagne, ainsi que dans la tradition islamique.
Pour autant, l’éthique globale n’est pas non plus une religion. Elle s’applique simplement à tout individu vivant en société.
La transparence et la responsabilité sont devenus des mots-clé en politique et en économie. Ne seraient-ils pas finalement de simples prétextes servant à apaiser les exigences du public et des médias?
H. K.: Il n’y a certainement pas assez de transparence. Quand vous examinez les récents scandales qui ont ébranlé Wall Street ou même la Suisse, vous vous rendez compte qu’ils ont révélé non seulement un manque de transparence mais encore des mensonges, des trahisons et des vols.
Je pense que beaucoup de gens réalisent actuellement que l’économie a besoin d’une certaine moralité et d’une éthique pour éviter des désastres comme ceux de Swissair, du Crédit suisse ou d’autres cas où le mensonge et le manque d’honnêteté ont été patents.
Etant rarement punis, ceux qui détiennent le pouvoir politique ou économique ne sont-ils pas tentés de continuer de privilégier leurs propres intérêts?
H. K.: Oui, mais les développements récents démontrent que ce n’est pas ainsi qu’on fait une politique ou une économie de qualité. Bien sûr, l’intérêt économique est légitime mais des standards éthiques doivent l’appuyer.
Faire du commerce sans tenir compte de critères éthiques n’est envisageable qu’en période de forte spéculation boursière. Mais dès qu’un point critique est franchi, comme c’est le cas actuellement, la bulle explose.
Même si certaines entreprises essaient d’agir selon des principes de développement durable, les anti-mondialistes n’affichent-ils pas une bonne part de cynisme face au manque de transparence et de responsabilité?
H. K.: Même des personnalités comme le Dr Horst Köhler, directeur du Fonds monétaire international, reconnaissent que la plupart des anti-mondialistes dénoncent des abus justifiés.
Tout le monde s’accorde pour admettre que la globalisation a du bon. Mais elle engendre malheureusement des gagnants et des perdants.
Aujourd’hui, nous ne pouvons pas suivre aveuglément des principes économiques sans tenir compte de pays ou même de continents, comme l’Afrique, qui restent en arrière. Il faut trouver un équilibre. Et ne pas oublier que les premières années du capitalisme ont, elles aussi, nécessité des réformes.
Par globalisation, on comprend souvent qu’une poignée d’entreprises a la main-mise sur le monde entier. Est-ce qu’elles doivent forcément être philanthropes et aider les autres pays?
H. K.: C’est forcément bénéfique que certains riches soient philanthropes.
Mais ce n’est bien sûr pas l’unique solution.
Aujourd’hui, pour éviter de dépendre uniquement des fluctuations des marchés, il faudrait élaborer une structure financière valable pour le monde entier.
Actuellement, lorsqu’un marché national monte trop vite ou lorsqu’il affronte une crise globale, tous les capitaux étrangers quittent le pays.
Sans une régulation internationale, fondées sur des principes éthiques, le système aboutit inévitablement à une catastrophe.
En d’autres termes, si les dirigeants politiques et économiques restent passifs, nous irons de crise en crise.
L’évolution récente – marquée par la chute des marchés boursiers notamment – a clairement montré que nous vivions une période d’exubérance irrationnelle. Et comme toujours, la bulle a fini par éclater.
Nous devons en tirer les leçons et admettre que la structure de l’économie mondiale n’est pas satisfaisante.
En fait, nous aurions besoin de nouveaux accords comme ceux de Bretton Woods qui, en leurs temps, avaient contribué à stabiliser les marchés pendant deux ou trois décennies. J’espère que nous n’attendrons pas un nouveau krach, comme celui de 1929 par exemple, pour faire avancer les choses.
swissinfo/Jonathan Summerton
Le livre de Hans Küng, «A Global Ethic for Global Politics and Economics» n’a pas été traduit en français. Le titre original est «Weltethos für Weltpolitik und Weltwirtschaft», München, 1997.
Hans Küng est né en 1928 à Sursee (LU).
Après avoir étudié la philosophie et la théologie à Rome et à Paris, il a été ordonné prêtre en 1954.
De 1962 à 1965, il a été consultant théologique (Peritus) du Concile Vatican II convoqué par le Pape Jean XXIII.
Il est devenu le premier théologien de l’Eglise catholique romaine à rejeter la doctrine de l’infaillibilité du pape. Il publie à ce sujet en 1971 «Infaillible, une interpellation».
En 1979, le droit d’enseigner en tant que théologien catholique romain lui est retiré.
De 1960 jusqu’à sa retraite en 1996, Küng a été professeur de théologie œcuménique et directeur de l’Institut de recherche œcuménique à l’Université de Tübingen en Allemagne.
Il est le président de la Fondation pour une éthique globale.
Le 18 décembre 2002, il a reçu un doctorat honoris causa de l’Université de Miami.
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