Les catholiques suisses face au nazisme
Alors que la commission Bergier va publier la deuxième tranche de son rapport, les catholiques suisses se penchent sur la période 1933-1945.
Comment nous sommes-nous vraiment comportés durant la période du nazisme? Depuis près de six ans, depuis la crise des fonds en déshérence, les Suisses ne cessent de se poser cette question. Pour y répondre, la Confédération a créé la commission Bergier, dont le travail d’ailleurs touche à sa fin, avec la publication jeudi prochain d’une nouvelle volée d’études.
Dans la foulée, les catholiques ont eux aussi décidé de revenir sur ces années sombres. Il y a eu tout d’abord, en avril 2000, cette déclaration de la Conférence des évêques suisses. L’occasion pour l’Eglise de reconnaître sa responsabilité à l’égard du peuple juif, celle d’avoir «souvent trop peu fait pour sauver la vie et la dignité d’hommes et de femmes persécutés.»
«Purifier la mémoire»
Mais les regrets ne suffisent sans doute pas. Il faut savoir. D’où ce livre: «Catholicisme suisse 1933-1945: entre repli sur soi est élan solidaire», qui vient de paraître en Suisse alémanique. «C’est le devoir, comme dit le pape, de purifier la mémoire», explique à swissinfo Mgr Peter Henrici, évêque auxiliaire de Zurich, d’où est partie l’idée de cette étude.
«Nous devons nous assumer, nous devons aussi assumer les torts de nos prédécesseurs. Mais on ne peut pas le faire si l’on ne connaît que les accusations, et non pas les torts réels.» Le résultat: un volume de près de 700 pages, comportant une vingtaine d’études, la plupart en allemand (mais toutes dotées d’un résumé en français), confiées souvent à de jeunes historiens.
Replacer dans le contexte
C’est l’Eglise elle-même, plus précisément la Conférence centrale catholique romaine, qui a commandé cette étude. Et c’est Victor Conzemius, ancien professeur à la Faculté de théologie de Lucerne, qui a été chargé de diriger le travail: «le but était de placer l’attitude de l’Eglise catholique dans le contexte de la société de l’époque. Il ne fallait pas isoler les questions, mais essayer de les voir de manière globale», précise t-il à swissinfo.
C’est ainsi que sont traités à la fois la situation du catholicisme dans la Suisse de l’époque, son attitude face au totalitarisme, sa vision du judaïsme, les rapports entre catholiques et protestants, les manifestations d’un certain esprit de résistance face au nazisme, les efforts d’assistance ou encore les prises de position de la hiérarchie catholique.
Une générosité modérée
Ce sont d’ailleurs ces deux derniers éléments qui offrent peut-être l’image la plus négative, la confirmation des «manquements» évoqués l’année passée dans la déclaration des évêques. Le chapitre consacré par Jonas Arnold à Caritas, et à l’aide aux réfugiés, souligne ainsi que les catholiques ont fait preuve, jusqu’en 1943-43, d’une générosité «plutôt modeste».
De plus, les dirigeants de Caritas ont largement repris le discours de l’Uberfremdung, la surpopulation étrangère. «’L’émigrant’ apparaît (…) moins comme une victime d’une violence politique (…) que comme un étranger de trop, dont il faut se débarrasser le plus vite possible», explique, toujours dans ce chapitre, Jonas Arnold.
Pas de condamnation
De manière générale, l’attitude des catholiques suisses a été marquée par la volonté de ne pas sortir de la ligne officielle, tracée par le Conseil fédéral. Il en va ainsi de l’attitude des évêques, examinée dans l’étude de Franz Xaver Bischof. On n’y trouve ainsi aucune condamnation explicite du régime hitlérien, voire de la persécution dont sont victimes les juifs. Ni avant, ni pendant la guerre.
Avec une exception: l’évêque de Saint-Gall, Mgr Alois Scheiwiler, qui condamne, durant les années trente déjà, l’antisémitisme et les persécutions dont sont victimes les juifs. Ce qui fait écrire à Franz Xaver Bischof que «les évêques firent le choix pragmatique de privilégier le bien-être de leur diocèse et du pays, au détriment de la solidarité chrétienne et transfrontalière qu’aurait exigé la situation.»
La solidarité aussi
Mais il faut aussi parler du côté lumineux. Il y a de nombreux exemples de résistance intellectuelle ou de solidarité, en particulier dans les régions frontalières. C’est le cas, par exemple, de l’abbé Membrez, curé-doyen de Porrentruy, qui s’engage en faveur des réfugiés et des internés. Ou le cas de l’abbé Journet, dont l’indignation fut pourtant, durant la guerre, réduite au silence par son évêque, Mgr Besson.
Quel bilan, alors? Pour Mgr Henrici, évêque auxiliaire de Zurich, «le plus douloureux est la timidité, le manque de clairvoyance, de courage. Il y a une phrase dans ce livre à laquelle je souscris totalement: le catholicisme d’alors était marqué par une certain médiocrité.»
Un ouvrage «neuf et fondamental»
Mais l’intérêt de l’ouvrage de Victor Conzemius dépasse le simple cadre de l’étude du catholicisme. Il permet notamment de se replonger dans les représentations, les idées, les clichés de cette époque. La manière dont on voyait les étrangers, par exemple. Ou encore la méfiance persistante qui régnait entre catholiques et protestants.
«C’est vraiment une contribution assez fondamentale à notre connaissance des mentalités religieuses, mais aussi de la mentalité culturelle en général de cette époque là dans notre pays, affirme à swissinfo le professeur Jean-François Bergier. C’est un ouvrage neuf et fondamental.»
Pierre Gobet, Zurich
Schweizer Katholizismus 1933-1945. Eine Konfessionskultur zwischen Abkapselung und Solidarität, Victor Conzemius, Verlag Neue Zürcher Zeitung, Zurich, 2001, 696 pages.
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