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Créer son entreprise dans la vingtaine: le pari risqué de nombreux jeunes en Suisse

Melanie Niklaus dans son atelier de boulangerie : son concept, c'est « régional et familial ». Elle compte séduire sa clientèle avec ses propres créations.
Melanie Niklaus dans sa boulangerie de Kerzers (FR). Son concept: "régional et familial". SRF/Noah Knüsel

Guerres, crises, hausse du coût de la vie: malgré un contexte économique incertain, la Suisse n'a jamais enregistré autant de créations d'entreprises. Les moins de 30 ans figurent parmi les principaux moteurs de cette tendance. Deux jeunes entrepreneurs racontent à SRF pourquoi ils ont choisi de prendre ce risque.

Chaque année, davantage d’entreprises voient le jour en Suisse. Parmi les nouvelles entrepreneuses figure Melanie Niklaus. Il y a trois, ans, cette jeune femme d’aujourd’hui 23 ans a repris une boulangerie à Kerzers, dans la partie germanophone du canton de Fribourg.

Melanie Niklaus commence sa journée de travail peu après minuit et termine tard. «Je suis au fournil jusqu’à midi», explique-t-elle. Elle va ensuite se reposer avant de s’occuper de son cheval. «Après 18 heures, je retourne encore à la boulangerie pour terminer la journée.»

Elle suit ce rythme six jours par semaine. Le lundi, lorsque la boulangerie est fermée, est consacré aux tâches administratives. Cet emploi du temps ne laisse pas beaucoup de place pour les amies ou les relations amoureuses. «D’autres personnes sortent le soir. Moi, ça ne m’attire pas particulièrement, alors je vais travailler.»

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Pression financière et stress

Lorsque Melanie Niklaus a repris la boulangerie, elle avait tout juste 20 ans et venait d’achever sa formation de boulangère-pâtissière et de confiseuse. Sa principale motivation était l’autonomie: «J’ai envie d’être créative, de prendre mes propres décisions et de faire ce qui me plaît.»

Mais la pression est forte. Le salaire de 13 employés dépend directement de la bonne marche de l’entreprise. Cette responsabilité génère du stress: «On ne sait jamais comment les choses vont tourner. Je ne peux pas dire qu’il n’y aura pas de salaire ce mois-ci», relève la jeune femme.

Elle est loin d’être la seule dans ce cas. «La peur de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins fait partie du jeu», estime également Qendrim Gashi, aujourd’hui âgé de 32 ans. Cet architecte s’est mis à son compte à Wolhusen (LU) au début de l’année 2020, juste avant le déclenchement de la pandémie de Covid-19.

L'architecte Qendrim Gashi a conçu son premier bâtiment à l'âge de 17 ans. À la mi-vingtaine, il s'est mis à son compte. Il a du mal à s'imaginer retravailler en tant que salarié.
L’architecte Qendrim Gashi a conçu son premier bâtiment à l’âge de 17 ans. À la mi-vingtaine, il s’est mis à son compte. Il a du mal à s’imaginer retravailler en tant que salarié._ SRF/Noah Knüsel

Quelques mois plus tôt, à 26 ans, il avait quitté son employeur. «J’avais l’impression de stagner en tant que salarié», explique-t-il. Quand le confinement a été annoncé, il avoue avoir eu peur. Mais pour lui, faire marche arrière n’était pas envisageable: «Je me disais que si je retournais chez mon ancien patron après trois mois, les gens se demanderaient ce qui s’était passé. Cela met une énorme pression.»

Un nombre record de créations d’entreprises, malgré les incertitudes

«L’indépendance est, par définition, quelque chose de très incertain», souligne Michele Blasucci. À travers son entreprise de conseil, il accompagne les personnes qui souhaitent se lancer à leur compte. Selon lui, un quart de sa clientèle a moins de 30 ans, une proportion en hausse.

Cet attrait des jeunes pour l’indépendance se retrouve dans les statistiques sur les créations d’entreprises publiées par l’Institut für Jungunternehmen (pdf, en allemandLien externe). Il se manifeste malgré un climat de plus en plus instable. Après la pandémie sont venus la guerre en Ukraine, les conflits à Gaza et en Iran. En Suisse, les loyers et les coûts de la santé continuent d’augmenter.

Melanie Niklaus, la dirigeante de l'entreprise, ne se dérobe pas à ses responsabilités : à 23 ans, elle emploie déjà 13 personnes – ce qui lui confère d'énormes responsabilités.
À 23 ans, Melanie Niklaus emploie 13 personnes et assume donc de lourdes responsabilités. SRF / Noah Knüsel

L’incertitude économique progresse également, comme le montrent les prévisions du KOFLien externe, le centre de recherches conjoncturelles de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Celui-ci évoque des perspectives moroses pour l’économie suisse, affectée par les tensions géopolitiques mondiales, notamment la politique douanière américaine ou encore le conflit en Iran.

«Une crise peut aussi être une opportunité»

Pour les jeunes entrepreneurs suisses, ces incertitudes ont des conséquences concrètes, explique Michele Blasucci. Les coûts des matières premières et du transport peuvent varier rapidement, comme on l’a vu avec le blocage du détroit d’Ormuz à la suite de la guerre en Iran.

Par ailleurs, «les banques et les investisseurs sont devenus plus prudents», ajoute Michele Blasucci. Or ce sont souvent eux qui fournissent le capital de départ ou les crédits nécessaires aux nouvelles entreprises. Enfin, en raison de l’inflation, «les consommateurs sont plus prudents et dépensent moins». En résumé: créer une entreprise comporte aujourd’hui davantage de risques.

Toutefois, les périodes économiquement difficiles peuvent aussi avoir des effets positifs: «Une crise constitue un terrain fertile pour l’innovation. Pour les jeunes, cela peut représenter une opportunité», souligne Michele Blasucci. Autrement dit, on ne crée peut-être pas une entreprise malgré l’incertitude, mais précisément à cause d’elle.

Davantage d’autonomie

Malgré la pression, les risques et les journées de travail à rallonge, l’indépendance présente aussi des avantages pour les personnes qui ont créé leur propre entreprise: davantage de liberté dans l’organisation du temps et une plus grande autonomie. «J’ai beaucoup de peine à m’imaginer retravailler un jour comme salarié dans un bureau», conclut Qendrim Gashi.

La Suisse enregistre année après année de nouveaux records en matière de créations d’entreprises.

Selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFSLien externe), près de 37’000 entreprises ont été créées en 2013. En 2023, elles étaient près de 47’000, soit plus d’un quart de plus.

La tendance à la hausse se poursuit depuis lors, si l’on en croit les analyses de l’Institut für Jungunternehmen AG basées sur les données du registre du commerce.

Toutefois, toutes les entreprises ne survivent pas. D’après l’OFS, environ 80% des nouvelles sociétés sont encore actives après une année d’existence. Cinq ans après leur création, il en reste un peu moins de la moitié.

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