Des crânes et fœtus humains en vente libre sur des sites suisses
Une enquête de l’émission Vraiment de la RTS révèle un commerce de restes humains sur des plateformes comme Anibis ou Ricardo. Ce marché, dont les prix peuvent dépasser 10'000 francs, exploite un flou juridique.
Des annonces telles que «Crâne en parfait état, il ne manque qu’une dent» ou «Crâne fœtal d’une grande beauté» se retrouvent nichées entre des vêtements d’occasion et des articles de décoration. L’enquête a identifié des dizaines de publications sur des plateformes grand public, allant de la marketplace de Facebook à Instagram, en passant par eBay, Vinted, Tutti et Leboncoin, et émanant de vendeurs basés en Suisse.
>> Voir l’enquête de Vraiment:
«Ça m’a surprise qu’il y en ait autant et qu’ils ne se cachent même pas sur le darknet», raconte Hélène, l’une des enquêtrices de l’émission. Pourtant, les conditions générales de ces plateformes sont claires: les publications contenant des restes humains sont interdites. Mais dans les faits, les contrôles sont rares.
Des vendeurs qui déjouent les radars
Pour éviter la suppression automatique de leurs annonces, les vendeurs utilisent des astuces simples. «Au lieu de mettre le prix dans le texte de l’annonce, ils l’insèrent sur la photo, ou jouent sur l’orthographe du mot humain», explique Damien Huffer, chercheur à l’université d’Adélaïde, spécialisé dans la traque du trafic de restes humains.
Dans ses recherches menées en 2017 et 2020, il a analysé des milliers de publications, notamment sur Instagram, qu’il qualifie de plaque tournante de ce commerce. Souvent, les vendeurs ajoutent la mention «à des fins éducatives seulement», un leurre selon le chercheur, destiné «à couvrir leurs arrières».
Un vide juridique largement exploité
La Suisse a pourtant ratifié en 2008 la Convention sur les droits de l’Homme et la biomédecine, qui interdit de tirer un profit du corps humain et de ses parties. Cependant, sur le plan pénal, il n’existe aucune sanction. Seule l’«atteinte à la paix des morts», comme lors de profanations de tombes, est sanctionnée. «C’est une lacune dans la loi», analyse Nicolas Tschumy, docteur en droit.
Ce flou permet à des vendeurs de prospérer en toute légalité. Un commerçant spécialisé à Saint-Gall propose ainsi un large catalogue d’ossements humains, allant d’un crâne adulte à 1900 francs à un squelette complet pour plus de 10’000 francs. Contacté par la RTS, il souligne que son commerce se distancie «expressément du commerce illégal, de la profanation de tombes ou de l’acquisition non éthique de restes humains».
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Ce marché attire divers profils. L’humoriste valaisan Philippe Battaglia, collectionneur, possède trois crânes humains. Le premier lui a été offert par son père, ancien médecin. «Depuis tout enfant, j’étais assez fasciné par ce truc et je lui avais dit: quand tu ne seras plus médecin, je le récupère!» raconte-t-il. Dans les années 1970-80, la pratique était courante: de nombreux médecins et dentistes possédaient chez eux des modèles anatomiques.
Philippe Battaglia n’achète pas sur internet, préférant les brocantes ou le bouche-à-oreille. Pour le Valaisan, ces crânes ont avant tout une fonction esthétique et de «désacralisation de la mort». «Les gens se trompent sur leur rareté. En fait, on en trouve partout», raconte-t-il.
Un fœtus sorti d’une école bernoise
L’enquête révèle une transaction plus opaque. Un fœtus plastiné par l’Université de Zurich en 2022 a été vendu à une collectionneuse par un professeur de l’école d’assistants médicaux de Berne. Ce dernier n’a souhaité faire aucun commentaire. La directrice de l’établissement précise que le fœtus daterait de 1890 et qu’il aurait été «offert par un pharmacien» à l’enseignant.
Elle affirme que le spécimen n’a «à aucun moment été la propriété» de son école professionnelle. Selon la directrice, l’établissement n’est impliqué ni dans l’achat, ni dans la vente de spécimens anatomiques et «ne fait pas non plus le commerce de tels objets».
Un business en plein boom
Entre 2022 et 2025, les importations d’ossements humains (crânes, os, squelettes) depuis les États-Unis ont bondi de 247% selon les statistiques du commerce extérieur, pour atteindre 25,9 tonnes et 1,7 million de francs.
La Poste Suisse précise pourtant que l’envoi de restes humains dans des colis classiques est strictement interdit, mais que ses employés ne sont pas habilités à contrôler le contenu des envois.
>> Ecouter les explications de Cécile Tran-Tien dans Forum :
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