Kosovo, l’avenir bouché des rapatriés
En 1993, la famille Sopaj demande l'asile en Suisse. Sept ans plus tard, elle est renvoyée au Kosovo. Que sont devenus les parents et leurs cinq filles?
swissinfo les a rencontrés dans leur maison de Prizren, au sud de la province en crise.
Avec à peine 100’000 habitants, Prizren est la deuxième ville du Kosovo et le centre économique et commercial de sa région. La famille Sopaj habite une rue résidentielle tranquille, juste à côté de la boutique d’un fleuriste.
«Nous allons bien, répond Haxhi, le père, à la question rituelle. Financièrement, on se débrouille, notre fille aînée est à l’Université à Pristina, et les plus jeunes sont au gymnase ou encore à l’école obligatoire.»
Depuis deux ans, Haxhi est établi comme comptable indépendant. Son client le plus important est une grosse boulangerie de la place. Il a profité de ses années en Suisse – où son statut de demandeur d’asile lui interdisait de travailler – pour acquérir des connaissances en informatique, qui lui sont désormais très utiles.
Tracasseries politiques
A son retour, il a travaillé trois ans pour la commune de Prizren. «J’étais responsable de tout leur parc d’ordinateurs, pour à peine 30 euros par mois. Et on ne cessait de me chercher des noises à cause des mes opinions politiques», se souvient Haxhi.
La famille Sopaj soutient en effet le parti du président Ibrahim Rugova, alors que l’administration de Prizern est dominée par les nationalistes du PDK.
Blerta, l’aînée, a 18 ans. En juillet 2000, elle passe avec succès l’examen d’entrée au gymnase de Soleure, mais quelques semaines plus tard, la famille doit quitter la Suisse. Elle a donc passé sa maturité au gymnase de Prizern.
Elle aussi a dû subir des pressions politiques. Nombre de professeurs se montraient hostiles et multipliaient les chicanes. «Les sympathiques de mon père étaient bien connues à l’école, raconte l’étudiante. Ici, ce ne sont pas les compétences ou les résultats qui comptent, mais les relations et l’argent.»
Aucune perspective
Blerta aimerait devenir interprète. Dans ce but, elle a commencé à étudier la langue et la culture germaniques à Pristina, mais elle se prépare maintenant à changer de faculté pour se former en technologie alimentaire.
Le principal client de son père lui a en effet promis une place dans son entreprise de boulangerie. «Comme interprète, je n’ai pratiquement aucune chance de trouver du travail. Et je veux gagner suffisamment pour élever mes enfants quand j’en aurai», explique Blerta pour justifier ce choix purement pragmatique.
«J’ai beaucoup de chance d’être née en ville, admet toutefois la jeune femme. A la campagne, il y a des filles de mon âge qui ont déjà des enfants et qui doivent garder les troupeaux.»
Mais malgré sa situation relativement privilégiée, elle veut quand même partir un jour vivre à l’étranger. «Je ferai tout pour y arriver, parce qu’ici, on n’a aucune perspective.»
Et il ne s’agit pas uniquement de perspectives économiques. «En Suisse, je pouvais faire pleinement confiance à mes amies, explique Blerta. Alors qu’ici, ce n’est pas le cas.»
Revoir la Suisse
Passer des vacances en Suisse et revoir ses amis, cela reste le rêve de toute la famille. «Nous avons pu emmener tout notre mobilier de Suisse et nous vivons toujours dans ce cadre», raconte Shemsjie, la mère, qui a vu deux de ses filles, Agnesa (11 ans) et Arta (10 ans), naître en Suisse.
En 1993, elle s’enfuit du Kosovo avec ses trois aînées, alors âgées de 3, 5 et 6 ans. Elle atterrit à Chiasso, par la frontière verte. «Ce fut une expérience traumatisante. J’étais enceinte de sept mois et durant toutes ces heures passées à marcher, je suis tombée plusieurs fois d’épuisement», raconte Shemsjie.
Mais à l’époque, la Suisse lui paraît comme une sorte de terre promise, où tout devrait être plus facile qu’en Allemagne, où son mari travaille déjà depuis trois ans.
Avant son départ, Shemsjie enseignait l’albanais dans une école de Prizren. «Le directeur se faisait tabasser et j’avais de plus en plus peur de la répression serbe», se souvient-elle. La famille décide alors de se retrouver en Suisse.
Rêves d’indépendance
De 1993 à 2000, les Sopaj vivent donc comme demandeurs d’asile dans le canton de Soleure. La famille passe pour très bien intégrée, mais cela ne l’empêche pas de recevoir au printemps 2000 son ordre de départ.
Les enseignants, les amis, les voisins se mobilisent en une vaste chaîne de solidarité. Une pétition circule pour demander que la famille puisse rester, mais rien n’y fait.
Dociles, les Sopaj partent dans les délais prescrits. «Grâce à l’aide au retour «volontaire», nous avons pu achever la construction de notre maison ici», explique Haxhi, qui souhaite depuis longtemps voir sa province gagner son indépendance.
«Mais jusque-là, conclut le père, j’espère que les forces des Nations Unies et de l’OTAN vont continuer à prendre leur rôle de protection des populations très au sérieux.»
swissinfo, Andreas Keiser à Prizren
(traduction et adaptation de l’allemand, Marc-André Miserez)
50% de la population du Kosovo vit en dessous du seuil de pauvreté.
Le taux de chômage est compris – selon les sources – entre 40 et 80%.
Depuis 1999, le Kosovo, province serbe, est placé sous administration des Nations Unies.
Selon les données officielles, 88% de la population est de souche albanaise.
Le reste se répartit entre les Serbes, les Roms, les Turcs, les Grecs et les Musulmans d’origine slave.
– Durant la guerre et jusqu’à l’été 2000, les dizaines de milliers d’Albanais du Kosovo venus en Suisse pour demander l’asile y ont bénéficié globalement d’une admission provisoire.
– A l’automne 2000, la Suisse exige leur retour au pays. A l’époque, tant la Confédération que les œuvres d’entraide estiment que la plupart des Albanais de la province ne risquent plus ni persécution ni discrimination.
– Les personnes arrivées en Suisse avant 1993 peuvent néanmoins solliciter une autorisation de séjour. La famille Sopaj fait partie de celles qui n’y ont pas droit, étant arrivée en Suisse quelques mois trop tard.
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