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«De nombreux Suisses veulent des solutions aux effets de l’immigration»

Beat Jans, ministre de la Justice, et Guy Parmelin, président de la Confédération, le 14 juin 2026.
Le ministre de la Justice Beat Jans (à gauche) et le président de la Confédération Guy Parmelin se réjouissent de figurer parmi les vainqueurs du jour. Keystone / Anthony Anex

Avec 55% de non, le peuple suisse rejette l’idée de l’UDC de plafonner la population. «Les problèmes que cause l’immigration sont toutefois largement reconnus», déclare le politologue de gfs.bern Urs Bieri.

Swissinfo: le peuple rejette finalement nettement l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions». Qu’est-ce qui a conduit à ce résultat?

Urs Bieri: En Suisse, nous avons d’abord longtemps discuté des problèmes que la migration engendre. Aux yeux du peuple, ces problèmes existent réellement. Il a ensuite davantage évalué l’initiative elle-même, en particulier ses faiblesses. Celles-ci se sont finalement révélées déterminantes.

Urs Bieri, politologue de gfs.bern
Urs Bieri, politologue de gfs.bern swissinfo.ch

La majorité des votants craignait un manque de personnel dans les soins ou dans la restauration. Elle redoutait de compliquer la relation avec l’Union européenne. Et enfin, on craignait aussi pour le financement du système de retraite. Dans l’ensemble, cela a conduit à une opposition assez nette à cette initiative.

Nous parlons de l’une des votations les plus importantes de ces dernières années. Y a-t-il un enseignement fondamental que vous pouvez en tirer?

Il y en a deux. Le premier concerne les Bilatérales III. La population ne veut pas remettre radicalement en question la relation avec l’UE. Le second enseignement est le suivant: le peuple suisse reconnaît les difficultés autour de la libre circulation des personnes et de la migration. La part importante de 45% de oui montre que la politique doit désormais chercher des solutions aux effets de l’immigration.

La participation a été inhabituellement élevée. L’UDC a notamment réussi à mobiliser au-delà de son électorat de base. Quels segments de la population a-t-elle atteints?

L’UDC ne parlait plus de surpopulation étrangère, mais de trains bondés et de logements chers. Il s’agit d’un nouveau discours. Elle a ainsi convaincu de nouvelles personnes et les a amenées aux urnes. Des personnes qui ont réellement des difficultés à trouver un logement en milieu urbain, qui ne trouvent peut-être pas de place dans le train le matin. Ce groupe n’est pas nécessairement conservateur de droite. Il est peut-être apolitique. Il peut toutefois aussi être bourgeois ou peut-être même orienté à gauche.

À l’inverse, la mobilisation des partis de gauche et des syndicats dans les villes semble avoir freiné l’initiative.

C’est le cas. Mais nous observons une mobilisation supérieure à la moyenne dans toute la Suisse. Nous estimons que la participation au niveau national tourne autour de 59%. Un taux qui figure parmi les dix plus fortes participations depuis l’introduction du droit de vote des femmes, y compris dans les villes. Là, le non à l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» n’était d’ailleurs pas une décision pour ou contre des logements chers, mais plutôt en faveur d’une Suisse ouverte, d’une relation forte avec l’Europe et d’un débat sur la migration qui ne s’oriente pas autour d’un plafond, mais cherche des solutions.

Une fois de plus, on observe un fort clivage ville-campagne ainsi qu’un Röstigraben (fossé entre la Suisse romande et alémanique). Pourquoi ces clivages ne disparaissent-ils pas?

Nous observons toujours ces clivages sur les questions européennes et migratoires. Ils se manifestent aussi ce dimanche, avec un écart d’environ 20 points de pourcentage entre les villes et les régions rurales. Cela est très marqué, et montre que la Suisse reste divisée sur ces questions.

KEYPIX - An electoral poster for the right-wing Swiss People's Party (SVP) popular initiative "No 10-million-Switzerland" is pictured in a vineyard owned by Olivier Agassis, a winemaker and member of the Vaud cantonal parliament, in Bavois, Switzerland, Friday, May 1, 2026. The SVP's popular initiative "No to a Switzerland of 10 million! (Sustainability Initiative)" aims to cap the permanent resident population at 10 million by 2050. On 14 June 2026, the Swiss people will vote on the Popular initiative: "No to Switzerland of 10 million! (Sustainability Initiative)". (KEYSTONE/Jean-Christophe Bott) Une affiche electorale en faveur de l'initiative populaire de l'Union democratique du centre (UDC), intitulee, "Non a une Suisse a 10 millions d'habitants", est photographiee dans le vignoble appartenant a Olivier Agassis, vigneron et depute au Grand Conseil vaudois, le vendredi 1er mai 2026 a Bavois. L'initiative populaire de l'UDC "Non a une Suisse a 10 millions ! (Initiative pour la durabilite)" vise a plafonner la population residante permanente a 10 millions d'habitants d'ici 2050. Le 14 juin 2026, le peuple suisse se prononcera sur l'initiative populaire "Non a une Suisse a 10 millions ! (Initiative pour la durabilite)". (KEYSTONE/Jean-Christophe Bott)
Un nouveau ton: l’UDC n’a pas parlé des étrangers, mais des problèmes de croissance. Keystone / Jean-Christophe Bott

Les fossés se creusent-ils?

Oui. La migration est un sujet qui fait l’objet d’un débat de longue date, et les clivages s’inscrivent clairement dans un schéma gauche-droite. Or, les régions urbaines sont aujourd’hui plus à gauche qu’auparavant. Les fossés se sont donc creusés.

La Suisse a déjà voté à plusieurs reprises sur l’immigration. Observez-vous une évolution?

Il y a un changement essentiel. Le débat portait autrefois sur la surpopulation étrangère, aujourd’hui sur le stress de la densité. La Suisse ne parle plus des personnes qui arrivent, mais des problèmes que provoque la croissance. La discussion est donc beaucoup plus banale, elle n’est plus xénophobe ni centrée sur la migration. Elle devient ainsi aussi plus attrayante pour des personnes qui sont peut-être favorables à la migration, mais qui ressentent les conséquences négatives de la croissance.

Le Conseil fédéral a mis en garde contre les risques pour la relation bilatérale avec l’UE. Dans quelle mesure cet argument a-t-il été décisif à la fin?

Tous les arguments ont joué, y compris celui-ci. La population sait que l’Union européenne peut être agacée par des décisions critiques prises par la Suisse à son égard. Cette fois-ci, elle a sans doute accordé plus de poids à cet argument que, par exemple, lors de l’initiative contre l’immigration de masse en 2014.

Après cette défaite, l’UDC se présente-t-elle affaiblie ou renforcée en vue des élections de 2027?

Les deux sont possibles. Nous savons désormais comment se répartissent les majorités sur ce thème: pas en faveur de l’UDC. Elle a cependant obtenu des voix bien au-delà de son potentiel, ce qui peut être considéré comme un succès notable. De plus, le problème est toujours là. Si la politique continue à ne rien faire, cela pourrait créer une mobilisation en faveur de l’UDC l’année prochaine. Elle serait alors le seul parti à avoir au moins proposé une solution.

La migration va-t-elle devenir le thème central de la campagne électorale l’an prochain?

La migration fait toujours partie des quatre thèmes majeurs en Suisse. La décision d’aujourd’hui ne doit certainement pas être interprétée comme le signe que le peuple ne la considère plus comme un problème. Cela signifie que ce problème subsistera et devra continuer à être discuté.

Y a-t-il un grand vainqueur ce dimanche?

Les grands vainqueurs sont le Parlement et le Conseil fédéral. Ils ont gagné aujourd’hui sur deux objets. Leur dernière défaite remonte à fin 2024. À l’heure actuelle, le Conseil fédéral et le Parlement sont sur une bonne lancée.

>> Six choses à retenir du non à l’initiative, notre analyse:

Relu et vérifié par Mark Livingston, traduit de l’allemand par Katy Romy avec l’aide de l’IA

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