La nouvelle Crossair victime du syndrome Cointrin
La création d'une nouvelle compagnie aérienne n'enthousiame pas les Romands. Le quasi-abandon de Genève-Cointrin par Swissair y est peut-être pour quelque chose.
Alors que le Blick applaudit à l’accord trouvé lundi, aucun quotidien romand ne crie victoire. Des sondages avaient d’ailleurs déjà montré que les Romands étaient moins favorables au renflouement d’une compagnie aérienne nationale que leurs compatriotes alémaniques.
Une vexation pas oubliée
Philippe Roy, porte-parole de l’Aéroport international de Genève, rappelle que, depuis 1996, Swissair n’assurait plus que quatre vols journaliers depuis Genève: vers Zurich, Londres, Moscou et New York. «Du coup, les Romands ne se sentaient plus vraiment concernés par le sort de Swissair», déclare-t-il.
«On avait l’impression que le plan de sauvetage d’une compagnie nationale visait surtout à la survie de l’aéroport de Zurich, ce qui est vrai d’ailleurs», poursuit le porte-parole.
Les représentants romands des partis gouvernementaux partagent généralement cette analyse. Pour Adolphe Ribordy, président des assises radicales romandes, les événements de 1996 ont constitué une «vexation très forte» qui ont des effets aujourd’hui encore.
Le Vaudois Jean Fattebert pense également que le quasi-abandon de Cointrin pèse dans la balance. Le vice-président de l’Union démocratique du centre déplore toutefois cette attitude: «c’est une réaction qui n’est pas très saine dans un petit pays comme la Suisse où, finalement, Zurich est très proche», déclare-t-il.
Effets de la crise
Au-delà du cas de Cointrin, c’est le tribut payé par les Romands à la crise des années 90 qui est aussi en question. «Au moment de la récession, on n’a pas vu Zurich courir à notre aide», note Liliane Chappuis, présidente du Parti socialiste fribourgeois.
Le gouvernement a accepté de financer la nouvelle compagnie pour qu’il n’y ait pas trop d’emplois perdus, surtout dans la région de Zurich. «Mais quand les Fribourgeois se sont mobilisés pour sauver la brasserie du Cardinal, ils étaient considérés comme larmoyant, se souvient Mme Chappuis. Il y a deux poids deux mesures.»
Pour de nombreux Romands, les Suisses alémaniques ne doivent donc pas s’attendre maintenant à une vague de solidarité.
Peu habitués aux grands licenciements, les Alémaniques se sont par ailleurs davantage mobilisés que les Romands en faveur d’une nouvelle compagnie. «Une perte d’argent fait plus mal aux riches qu’aux pauvres», philosophe Jean Fattebert.
Analyse sommaire
Adolphe Ribordy estime cependant que ce type d’analyse est un peu sommaire. On oublie en effet que la Suisse alémanique a déjà été touchée par d’importantes crises de secteurs. Le textile a par exemple pratiquement disparu à St-Gall, alors qu’il était encore florissant il y a quelques années.
La conseillère nationale Thérèse Meyer (PDC/FR) pense pour sa part que le cas de la nouvelle compagnie aérienne n’est pas à mettre au même niveau que les restructurations des années 90. Une compagnie aérienne ne concerne pas qu’elle-même mais est d’une importance capitale pour toute l’économie et la nation.
Nicolas Goetschmann, directeur financier du groupe Kudelski, qui a investi dans la nouvelle compagnie, relativise par ailleurs le désintérêt romand. Outre son groupe, Nestlé, Serono, Edipresse et Givaudan, notamment, ont également mis la main au porte-monnaie.
Une coquetterie
Alors, finalement, les Romands désintéressés ou non? Adolphe Ribordy apporte peut-être un élément de réponse.
«La Suisse romande sait qu’elle ne fait pas le poids et que les décisions sont finalement prises en Suisse alémanique, explique-t-il. De par cette situation, elle peut exprimer des avis plus tranchés et jouer la coquette. Mais finalement, elle est, par la force des choses, impliquée dans le mouvement national».
Olivier Pauchard
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