Le processus de paix survivra-t-il à Sharon?
L'effacement probable du Premier ministre israélien fait planer l'incertitude sur l'avenir du processus de paix au Proche-Orient.
Pour les observateurs suisses interrogés par swissinfo, prédire ce qui va maintenant se passer sur le terrain est périlleux.
En novembre dernier, Ariel Sharon avait quitté le bloc conservateur du Likoud pour créer un parti à tendance modérée situé au centre de l’échiquier politique. Kadima (en avant) était considéré comme le vainqueur potentiel des élections du 28 mars.
Ces derniers mois, beaucoup d’Israéliens ont placé leurs espoirs en Sharon. A leurs yeux, l’ancien chef militaire, ex-ministre de la Défense, était le seul à pouvoir fixer les frontières définitives de l’Etat d’Israël.
Un moment critique
Pour la députée et présidente de l’Association Suisse-Israël (ASI) Vreni Müller-Hemmi, l’ère Sharon s’achève, et ce n’est pas vraiment une surprise en raison de l’état de santé et de l’âge avancé du Premier ministre. Mais elle survient «à un moment très critique».
Au vu des prochaines élections en Israël comme dans les régions palestiniennes autonomes, un changement radical dans la région est sans doute proche.
A court terme, il faut s’attendre à de fortes turbulences. «Mais cela ne doit pas forcément être négatif pour le processus de paix, estime Vreni Müller-Hemmi. Car en Israël, une majorité de la population appuie le retrait de Gaza et celui projeté en Cisjordanie.»
Etant donné le paysage politique israélien, il est tout à fait possible que l’on débouche sur un «règlement» de la question, estime la députée suisse. La socialiste s’attend du reste à ce que, sous la direction de son nouveau chef Amir Peretz, le parti travailliste israélien joue un rôle accru et constructif.
Une situation ouverte
«Israël ne sombrera pas dans le chaos après le départ d’Ariel Sharon, prévoit Daniel Vischer, président de l’Association Suisse-Palestine (ASP). Cela même si le premier ministre israélien était le seul à pouvoir établir la paix avec les Palestiniens, étant donné son ancrage dans la politique et l’armée.»
Le député écologiste n’hésite pas du reste à comparer Ariel Sharon à l’ancien président de la République française Charles de Gaulle.
D’autre part, on ne connaît toujours pas clairement le calcul fait par le Premier ministre israélien concernant le retrait de Gaza. Daniel Vischer se demande si Sharon ne voulait pas simplement accroître le chaos du côté palestinien tout en appuyant les implantations en Cisjordanie.
Selon le député bâlois, le départ d’Ariel Sharon laisse un vide en Israël. La course aux futures élections s’annonce ouverte. «Il est à craindre que le chef de l’ex-bloc du Likoud et ancien Premier ministre Benjamin Netanjahu (un dur) ne s’impose.»
Plus Israël glissera à droite, plus les forces militantes palestiniennes du type Hamas pourraient prendre de l’importance. Mais la situation demeure aussi ouverte en Palestine.
«Un changement à la tête de l’autorité palestinienne est aussi indispensable pour la bonne poursuite du processus de paix et la stabilisation de la région», estime Daniel Vischer.
La perte d’un point de repère
Pour Thomas Lyssy, porte-parole de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), la disparition de Sharon équivaut à la perte «d’un point de repère dans la politique israélienne de ces dernières années». C’est pourquoi l’après-Sharon sera extrêmement difficile.
«Il n’y a actuellement en Israël pas d’autre homme fort disposant de la même expérience», poursuit-il. Certes, Amir Peretz est un syndicaliste de premier plan avec un parti qui fait bloc derrière lui. Mais il est totalement inexpérimenté au niveau international.»
«Quant à Benjamin Netanyahou, poursuit Thomas Lyssy, il dispose de cette expérience internationale. Mais l’ancien Premier ministre peinera à trouver en Israël une majorité pour soutenir sa ligne très dure.»
«Une majorité claire de la population israélienne continue à être intéressée par la poursuite du processus de paix, juge en effet Thomas Lyssy. «Mais cette voie sera certainement douloureuse.»
Pour le porte-parole de la FSCI, il est par ailleurs très difficile de déterminer si l’éventualité d’une coalition entre le Parti travailliste et le Kadima (le nouveau parti d’Ariel Sharon) pourrait se concrétiser.
Mais malgré cette situation difficile, Thomas Lyssy veut rester optimiste, «car Israël est une démocratie stable qui a déjà survécu à de graves problèmes et qui surmontera également la disparition de Sharon.»
Le risque d’implosion
Responsable de la Fondation pour la Palestine et membre du comité de l’Association Suisse-Palestine, Saïda Keller-Messahli estime que la disparition d’une personnalité aussi dominante qu’Ariel Sharon est «plutôt salutaire et pourrait conduire à un apaisement.»
Cette disparition pourrait peut-être conduire à un changement fondamental, car les Israéliens comprendraient «que cette politique de la main de fer pratiquée par Sharon pendant des années n’a pas fait avancer la sécurité et la paix d’un seul centimètre», déclare-t-elle.
Selon Saïda Keller-Messahli, Israël n’a pas réussi à se rapprocher des Palestiniens. Mais elle place ses espoirs dans Amir Peretz, le nouvel homme fort du Parti travailliste. «Il appartient à une nouvelle génération, déclare-t-elle. La différence d’âge est de presque 50 ans avec la vieille-garde.»
Multiplier les collaborations
Pour Jochi Weil-Goldstein, responsable de projet auprès de medico international suisse (l’ancienne Centrale Sanitaire Suisse), le vide du pouvoir en Israël risque de mener à une implosion de la société. L’interminable conflit israélo-palestinien a en effet des effets négatifs sur Israël: chômage, pauvreté, tensions entre des différents groupes qui composent la société.
Du côté palestinien, le constat est le même, mais la situation est bien pire encore. Et aux problèmes évoqués pour Israël s’en ajoutent encore d’autres. Par exemple la poursuite des implantations de colonies et de la construction du mur de séparation.
C’est la raison pour laquelle Jochi Weil-Goldstein souhaite que les forces démocratiques qui, tant en Israël qu’en Palestine, recherchent des solutions de compromis – comme par exemple l’initiative de Genève – s’engagent dans les élections et multiplient les collaborations.
swissinfo, Jean-Michel Berthoud
1928: naissance d’Ariel Sharon – Ariel Scheinerman – le 26 février
Dès 1948: commandant de l’armée israélienne
1973: contre l’avis de ses supérieurs, il encercle avec ses troupes l’armée égyptienne et prend le canal de Suez en juillet. Il sera élu au Parlement en décembre
1977-1981: ministre de l’agriculture sous Menahem Begin
1981-1983: ministre de la défense, il se retire après les critiques internationales concernant son implication dans les massacres des camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila
2001: il est élu au poste de Premier ministre le 6 février 2001
2005: en novembre, il annonce son retrait du Likoud et son engagement dans un nouveau parti en vue des prochaines élections
– Agé de 77 ans, Ariel Sharon est le plus vieux Premier ministre que le jeune Etat d’Israël a connu.
– Suite à son accident cérébral, le vice-Premier ministre Ehud Olmert est chargé d’assurer l’intérim.
– Le retrait forcé d’Ariel Sharon ne change rien au calendrier politique: des élections anticipées se tiendront le 28 mars 2006.
– Kadima, le nouveau parti centriste fondé par Ariel Sharon s’y alignera pour la première fois. Il rassemble des forces modérées du Likoud (droite) et des forces libérales du parti travailliste.
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