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À la découverte de la plus petite des Églises suisses

Dans l’Église catholique chrétienne, il est possible d’être à la fois femme et prêtre, comme Marlies Dellagiacoma, photographiée ici en octobre 2009 dans l’église d’Olten, dans le canton de Soleure. Keystone / Alessandro Della Bella

L’Église catholique chrétienne célèbre cette année ses 150 ans d’existence en Suisse. Coup de projecteur sur une communauté religieuse qui, bien que bénéficiant d’une reconnaissance officielle, reste souvent méconnue du grand public.

Ce contenu a été publié le 15 mai 2021 - 00:00

Église catholique chrétienne: ce nom, on le remarque parfois au détour d’un document ou d’une statistique portant sur l’état des religions en Suisse. Mais cela ne reste souvent qu’un terme et peu de gens savent vraiment de quoi il est question.

L’Église catholique chrétienne fait pourtant partie du paysage religieux suisse depuis 1871. Ce 150e anniversaire est donc l’occasion de faire plus ample connaissance avec la plus petite des Églises officiellement reconnues par les cantons.

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Réaction au centralisme romain

En plusieurs pays et en plusieurs époques, des catholiques opposés au pouvoir central du pape se sont séparés de l’Église catholique romaine. Ces mouvements se sont constitués en Églises autonomes. L’une des plus anciennes est l’Église d’Utrecht, établie en 1724 aux Pays-Bas.

En Suisse, cette séparation a eu pour cadre la lutte politique entre les partisans des nouvelles idées libérales et les tenants de l’ordre traditionnel, durant la seconde moitié du 19e siècle. Le point de rupture a été atteint avec le concile Vatican I (1869-1870) qui a notamment établi le dogme de l’infaillibilité et de la primauté du pape.

Dans la plupart des pays, ces Églises catholiques séparées de Rome sont dites «veilles-catholiques». En Suisse, elle se nomme «Église catholique chrétienne». C’est une particularité, mais le fond est le même. La plupart des Églises vieilles-catholiques – dont la suisse – sont regroupées au sein de l’Union d’Utrecht des Églises vieilles-catholiques.

Une petite Église

L’Église catholique chrétienne s’est constituée en 1871. De plus de 45'000 à l’origine, le nombre de ses membres a diminué au fil des décennies, pour atteindre aujourd’hui environ 13'500, soit environ 0,1% de la population.

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Plus de la moitié des 33 paroisses se situent dans les cantons de Berne, Argovie, Soleure et Bâle. En Suisse romande, elles se trouvent à Lausanne, Genève, Lancy-Carouge (GE), Chêne-Bourg (GE), Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds (NE), Bienne (BE) et St-Imier (BE).

Malgré ce petit nombre de fidèles, l’Église ne s’estime pas en danger de disparition. «La mort de l’Église catholique chrétienne n’est pas pour demain, dit Jean Lanoy, curé dans les paroisses du canton de Genève. Dans notre canton, pour un tiers de sorties de l’Église, avant tout pour des raisons de décès, nous comptons deux tiers d’entrées, essentiellement par baptême ou mariage.»

«Il est vrai que notre Église attire de nouvelles personnes dans les villes, mais nous avons un peu de peine à nous renouveler dans les campagnes, précise Anne-Marie Kaufmann, curée à Berne. Il y a aussi des membres qui quittent l’Église pour ne plus payer l’impôt ecclésiastique. Mais nous sommes moins touchés par les pertes de membres que les réformés et les catholiques romains: dans le canton de Berne, les chiffres montrent que ceux-ci diminuent alors que nous stagnons.»

«Il n’y a pas péril en la demeure, car nos effectifs sont relativement stables et nous ne manquons pas d’ecclésiastiques pour assurer le ministère, poursuit-elle. Mais comme toutes les Églises, nous sommes préoccupés par la sécularisation croissante de la société.»

Des catholiques, mais différents

En matière de liturgie, les catholiques chrétiens sont restés assez proches de l’Église catholique romaine. «Un catholique romain qui assisterait à l’un de nos offices ne serait pas dépaysé; mis à part quelques détails, la base reste la même», indique Jean Lanoy.

Mais si les différences ne sautent pas aux yeux, elles sont néanmoins importantes. «Notre liturgie exprime beaucoup plus le fait que le prêtre célèbre l’office au nom de l’assemblée, de la communauté, des fidèles qui ne peuvent pas tous être présents à l’autel, explique Anne-Marie Kaufmann. Le prêtre ne doit pas représenter une sorte de caste, de médiateur entre Dieu et les fidèles. L’assemblée est partie prenante de l’office religieux.»

Cette forte intégration des membres dans l’Église est l’une des spécificités de l’Église catholique chrétienne. Cela se retrouve jusque dans ses structures. Ainsi, la désignation de l’évêque – un seul pour toute la Suisse – se fait par un vote du Synode national, sorte de parlement de l’Église dans lequel siègent des ecclésiastiques et des représentants des paroisses.

En matière de croyances, les catholiques chrétiens ne retiennent que les doctrines élaborées durant le premier millénaire de la chrétienté, jusqu’au Grand Schisme de 1054 entre Rome et Constantinople. «Le grand principe est de croire ce qui a été cru par tout le monde, en tout lieu et en tout temps», relève Jean Lanoy. Les dogmes adoptés plus tardivement par l’Église catholique romaine, comme ceux de l’Immaculée Conception et de l’Assomption de Marie, ne sont pas reconnus.

Une Église libérale

L’histoire de l’Église catholique chrétienne suisse montre qu’elle a souvent adopté très tôt des réformes apparues bien plus tard dans l’Église catholique romaine. Par exemple, l’abandon du latin au profit des langues nationales s’est fait dès la création de l’Église, alors qu’il a fallu attendre le concile Vatican II (1962-1965) chez les catholiques romains. Idem pour l’intégration des laïcs, qui s’est aussi faite bien plus rapidement.

Sur certains points, l’Église catholique chrétienne a adopté des changements qui semblent encore lointains dans l’Église catholique romaine: les ecclésiastiques ne sont pas contraints au célibat, les divorcés peuvent se remarier et les femmes peuvent être ordonnées prêtres.

La prochaine évolution pourrait concerner les unions homosexuelles. Celles-ci peuvent déjà faire l’objet d’une cérémonie de bénédiction depuis 2006. Le prochain pas pourrait bien être le mariage. En août 2020, lors d’une discussion générale concernant le «Mariage pour tous», un synode extraordinaire avait accepté l’idée que les partenariats homosexuels soient «célébrés liturgiquement et compris théologiquement de la même manière que les partenariats de sexe différent».

Cette approche très libérale provient peut-être des origines de l’Église. «C’est un peu inscrit dans nos gènes, car les gens qui ont créé notre Église avaient déjà des conceptions libérales, relève Anne-Marie Kaufmann. Mais de manière plus générale, étant une très petite Église, nous avons conscience des minorités et nous faisons plus attention à chaque opinion.»

L’évêque de l’Église catholique-chrétienne Harald Rein (à droite) avec les représentants d'autres Églises lors de la signature de la reconnaissance œcuménique du baptême, le lundi de Pâques 2014. © Keystone / Ti-press / Pablo Gianinazzi

«Full communion» avec l’Église anglicane

Le dernier trait caractéristique de l’Église catholique chrétienne est son engagement de longue date et profond en faveur de l’œcuménisme. Là encore, son histoire peut l’expliquer. «Quand on est issu d’un schisme, il est difficile de prétendre qu’on a raison et que tous les autres ont tort, relève Anne-Marie Kaufmann. C’est pour cela que l’œcuménisme a été dès le début vital, car l’excommunication de l’Église catholique était une blessure et pour en guérir, il fallait se trouver dans un plus grand giron, avec d’autres Églises.»

«Les vieux-catholiques ont très vite créé des congrès internationaux, ajoute Jean Lanoy. Rappelons au passage que l’Union d’Utrecht a cofondé le Conseil œcuménique des Églises à Genève, qui rassemble 350 Églises de plus de 110 pays et représente plus d’un demi-milliard de chrétiens. C’est la grande idée, la grande force: faire chemin ensemble. C’est une théologie du Chemin d’Emmaüs; reconnaître le visage du Christ dans l’autre. La main a été tendue à beaucoup de monde. Pour comprendre cette Église, il faut d’abord la comprendre comme un mouvement.»

Ce rapprochement avec d’autres Églises se fait notamment par le biais des études théologiques. «Nous avons toujours étudié la théologie avec les protestants, à l’Université de Berne. Nous partageons aussi la même théologie avec les orthodoxes, même si nous sommes culturellement un peu plus éloignés», indique Anne-Marie Kaufmann.

Le rapprochement va même beaucoup plus loin avec certaines Églises. Le cas le plus significatif est l’Église anglicane, avec laquelle il existe une pleine communion. «Cela signifie que nous sommes totalement interchangeables avec les anglicans. Nous pouvons nous prêter les églises et les prêtres peuvent se remplacer», explique Jean Lanoy. Cette pleine communion pourrait être étendue à d’autres Églises; des pourparlers sont notamment en cours avec les luthériens. 

Un tel rapprochement pourrait-il avoir lieu avec l’Église catholique romaine? «Nous avons dépassé l’avant-Vatican II et les relations sont désormais fraternelles, répond Jean Lanoy. Nous sommes des frères séparés qui collaborent autant que possible. Nous sommes en pleine collaboration, mais pas en pleine communion, la plus grosse pierre d’achoppement restant l’ordination des femmes.»

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