Avec des vers sur la trace de la mort des cellules
Le biologiste Michael Hengartner reçoit jeudi le Prix Latsis pour ses travaux sur la mort cellulaire programmée, mécanisme très similaire chez le ver et chez l'homme.
Elevé au Canada, formé aux Etats-Unis, ce scientifique suisse explique à swissinfo pourquoi l’Europe devrait donner plus facilement leur chance aux jeunes chercheurs.
Les travaux de Michael Hengartner portent sur l’apoptose, cette mort programmée des cellules qui survient naturellement au cours du développement d’un organisme.
Depuis 20 ans, son sujet d’études est un ver microscopique – le Caenorhabditis elegans – parasite présent dans le sol, dans les plantes et dans certains animaux.
Cet organisme tellement petit que 10’000 individus peuvent tenir dans le creux de la main offre le gros avantage d’être biologiquement et génétiquement très simple. Adulte, il sera formé d’exactement 959 cellules et 131 seront mortes par apoptose au cours de son développement.
Pour son doctorat en biologie moléculaire au MIT de Boston, Michael Hengartner avait déjà décodé des gènes jouant un important rôle dans la mort cellulaire programmée.
Il s’est avéré qu’il existe des parallèles entre les mécanismes qui contrôlent la mort cellulaire chez le C. elegans et les processus qui se jouent dans le corps humain. Robert Horwitz, directeur de thèse de Michael Hengartner, a reçu en 2002 le Prix Nobel de médecine pour ses recherches sur la mort cellulaire programmée.
swissinfo: Quel est l’intérêt d’étudier la mort des cellules ?
Michael Hengartner: Ces mécanismes sont très importants, parce que dans de nombreuses maladies qui frappent l’homme on a soit trop de cellules qui meurent, soit pas assez.
Un espoir que nous caressons serait par exemple d’ordonner à des cellules cancéreuses de s’auto-détruire ou alors d’empêcher les cellules du cerveau de mourir après une attaque. On voit que les implications thérapeutiques sont potentiellement immenses.
swissinfo: Vous menez vos recherches sur des vers. Faut-il y voir une sorte de fascination, ou sont-ils simplement de bons sujets ?
M. H.: Je m’intéresse d’abord aux humains, pas aux vers. Mais l’étude des C. elegans est un excellent moyen de comprendre les bases du fonctionnement de certains processus biologiques.
Pour prendre une image, c’est un peu comme une voiture miniature. Si je veux comprendre comment marche une voiture, je pourrais bien sûr démonter la mienne en pièces détachées, mais si je ne suis pas un expert, cela deviendra trop compliqué pour moi. Par contre, en prenant une miniature, je peux me faire une assez bonne idée du comportement d’une voiture, sans m’embarrasser d’une foule d’informations accessoires.
Bien sûr, mes vers sont peut-être plus sophistiqués qu’une voiture miniature, mais ils restent quand même très basiques. Ils sont différents des humains, certes, mais ils en sont suffisamment proches pour nous donner un modèle de la manière dont nous fonctionnons.
Les principaux mécanismes cellulaires sont apparus très tôt dans le processus d’évolution et n’ont pas changé depuis. En fait, les vers sont bien plus proches de nous que vous pourriez le penser.
swissinfo: Vous avez fait votre formation et vos premières recherches en Amérique du Nord. Est-ce que cela a influencé votre manière de conduire vos travaux ?
M. H.: Certainement. J’aimerais penser que j’aurais de toute façon fait de la science de cette manière même si j’avais débuté en Suisse, mais je n’en suis pas sûr.
Je me sens très à l’aise avec la manière de travailler que l’on a aux Etats-Unis. C’est un environnement ouvert, où il est permis de faire des erreurs, où l’on vous encourage à essayer des choses, à tester même les idées les plus folles. Et si vous vous «plantez», il suffit de vous relever et d’essayer autre chose.
Bien sûr, en Europe, les choses ne sont pas aussi figées que certains le disent, mais si vous avez une idée folle, les gens vont plutôt vous expliquer pourquoi ça ne marchera pas que vous encourager à essayer.
swissinfo: Vous avez 40 ans. Est-ce que vous vous voyez comme un précurseur de ce que doit devenir la recherche en Suisse, avec des scientifiques qui se verront offrir une position académique relativement tôt dans leur carrière ?
M. H.: Je crois que nous devons faire l’effort de donner aux meilleurs de nos jeunes éléments la chance de faire leurs preuves rapidement. Certains échoueront, mais d’autres feront des choses magnifiques.
J’ai dirigé mon premier groupe de recherche à l’âge de 27 ans. Bien des gens trouveront que c’est beaucoup trop jeune, mais pour moi, c’était juste le bon moment. Si un jeune scientifique est prêt à faire le pas et s’il a les capacités pour conduire un laboratoire, je dis qu’il faut lui donner sa chance.
Ce sont les jeunes qui tendent à faire avancer la science, parce qu’ils ont l’énergie, l’imagination et la volonté de prendre des risques.
Interview swissinfo: Scott Capper
(Traduction de l’anglais: Marc-André Miserez)
L’apoptose, ou mort programmée des cellules, est le «suicide» d’une cellule indésirable dans un organisme multicellulaire.
Elle survient généralement lorsqu’une cellule est irrémédiablement endommagée, infectée par un virus ou qu’elle subit un stress violent, par exemple à cause du manque de nourriture.
L’apoptose joue également un rôle dans le développement du cancer. Si une cellule est rendue incapable de se détruire naturellement à cause d’une mutation ou d’une inhibition biochimique, elle va continuer à se diviser et former une tumeur.
La Fondation Latsis a été créée à Genève en 1975 par l’armateur grec John S. Latsis, décédé en 2003.
Elle attribue chaque année quatre prix académiques d’une valeur de 25’000 francs chacun. Elle décerne également un Prix Latsis national et un prix européen dotés chacun de 100’000 francs.
Depuis 1984, c’est le Fonds national suisse qui décerne le Prix Latsis national sur mandat de la Fondation.
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