La création d’êtres vivants sous surveillance
La Commission fédérale d’éthique pour le génie génétique dans le domaine non humain (CENH) n’entend pas prononcer un veto de principe à la biologie synthétique. Lundi à Berne, elle a cependant précisé qu’il convenait de suivre de «près» la fabrication de nouveaux être vivants.
On connaissait depuis plusieurs années déjà le terme de «génie génétique». Une approche qui consiste à modifier le code génétique d’un être déjà existant pour lui conférer une propriété particulière, par exemple pour rendre une plante résistante à une maladie ou à un insecte nuisible.
Désormais, il faudra également s’habituer au terme de «biologie synthétique». Cette dernière englobe le génie génétique, mais va plus loin encore. Elle repose en effet notamment sur l’idée qu’il est possible de créer des systèmes vivants jusqu’ici inexistants à l’état naturel.
Une sorte de lego
Cette science, qui allie la biologie moléculaire, la chimie, l’informatique ou encore l’ingénierie, se base sur plusieurs approches. L’une d’elles, appelée modèle du châssis, consiste à réduire le génome d’un être déjà existant à son strict minimum, de sorte qu’il ne dispose plus que des composantes essentielles pour assurer une permanence minimale du système et un métabolisme de base.
Les chercheurs peuvent ensuite intégrer des modules synthétiques dans cet organisme minimal, de sorte qu’il assure de nouvelles fonctions, par exemple produire une substance déterminée. Cette forme de biologie synthétique peut être considérée comme une forme «extrême» de génie génétique.
Une deuxième approche, appelée modèle du lego, semble en revanche beaucoup plus révolutionnaire. En effet, il s’agit d’assembler des bio-briques – c’est-à-dire des segments d’ADN fonctionnel – pour produire de nouveaux types d’être vivants. Ne s’appuyant pas sur les êtres déjà existants, ce modèle va donc plus loin que le simple génie génétique.
Une multitude d’applications
Pour l’heure, la biologie synthétique n’a permis de commercialiser que deux médicaments, l’un contre le paludisme et l’autre contre le cholestérol. Et encore s’agit-il dans ces deux cas d’applications qui ont été développées sur la base de l’approche du châssis.
«Toutes les autres applications ne sont que musique d’avenir», précise d’emblée le rapport de la CENH. Pour autant, les perspectives semblent particulièrement intéressantes.
«On pourrait créer une bactérie capable de dissoudre le pétrole», illustre Bernard Baertschi, membre de la commission et professeur à l’Institut d’éthique biomédicale de l’université de Genève. Autre exemple: on pourrait utiliser de nouvelles bactéries capables de fixer le CO2 et réduire ainsi la teneur de ce gaz dans l’atmosphère.
Les champs d’applications ne se limitent pas à l’environnement. Des utilisations sont également possibles pour la production d’énergie, la fabrication de médicaments, la médecine, la production de matériaux ou encore – mais là la recherche devient beaucoup plus inquiétante – dans l’élaboration de nouvelles armes biologiques.
Encore loin de créer la vie
Si les possibilités semblent importantes, force est de constater que, pour le moment, les scientifiques sont encore très loin de pouvoir jouer les démiurges au fond de leurs laboratoires.
«Nous sommes encore bien loin de créer la vie, explique Sven Panke, de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Pour l’heure, il est plus facile et moins cher de faire la synthèse chimique d’un génome existant; nous n’avons pas la technologie et les connaissances nécessaires pour assembler de l’ADN de manière rationnelle et sensée.»
Par ailleurs, la biologie synthétique ne révolutionne pour le moment pas la science. «Selon ma manière de voir la biotechnologie, on n’introduit pas de nouvelles applications scientifiques; il s’agit plutôt d’une méthode plus fiable, plus précise et moins onéreuse pour réaliser des applications de biotechnologie», affirme Sven Panke.
Evaluer les risques
La biologie synthétique compte déjà des détracteurs. Mais pour la CENH, il n’y a pas de raison de l’interdire. Les expériences en sont en effet encore à leurs débuts et, pour le moment, les données expérimentales sont trop lacunaires pour procéder à une véritable évaluation des risques.
Par ailleurs, les risques ne sont pas nouveaux. «Dans la pratique, ces risques sont les mêmes que ceux qui pourraient survenir dans les expérimentations génétiques, par exemple la dissémination dans la nature d’un corps génétiquement modifié et ayant des effets nocifs. Mais ces risques ont déjà été analysés dans le cadre de la biotechnologie», déclare Sven Panke.
La commission est d’avis que l’actuelle Loi sur le génie génétique est suffisante. Elle préconise malgré tout de suivre «de près» l’évolution de la biologie synthétique. De plus, elle demande que les scientifiques se limitent à un travail en milieu confiné tant que l’évaluation des risques ne sera pas plus précise.
Statut moral
Mais, partant du principe que la biologie synthétique sera en mesure de créer la vie, la CENH anticipe et s’est déjà penchée sur le statut moral des organismes créés.
A l’unanimité de ses membres, elle considère que ces organismes possèdent bel et bien un statut moral, indépendamment de leur origine. «Un être humain conçu par une méthode de clonage aurait le même statut moral qu’un être humain conçu par une procréation classique», souligne Bernard Baertschi.
Mais pour le moment, la biologie synthétique ne planche que sur des microorganismes. La commission a estimé que la valeur morale de virus et autres bactéries – que l’on tue de toute façon par milliers rien qu’en se lavant les mains – était trop faible pour bloquer la recherche dans ce domaine.
Olivier Pauchard, swissinfo.ch
La Commission fédérale d’éthique pour le génie génétique dans le domaine non humain a été instaurée en 1998.
Son but est d’observer et d’évaluer du point de vue éthique les avancées et les applications de la biotechnologie dans le domaine non humain.
Elle prend position sur les questions scientifiques et sociales qui y sont liées et conseille le gouvernement et l’administration en matière de législation.
La commission est constituée de 12 membres. Outre des scientifiques, elle compte également des spécialistes de l’éthique, de la philosophie et de la théologie.
Le projet le plus connu en matière de biologie synthétique émane du laboratoire du pionnier du génome Craig Venter.
En 2008, celui-ci annonçait avoir assemblé à l’aide d’ADN de synthèse le génome complet de la bactérie mycoplasma genitalium.
Mais il n’est pas encore parvenu à rendre viable cet organisme en transférant cet ADN dans l’enveloppe d’une cellule.
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