L’Aromat, de la Suisse aux townships du Cap
Menacé en Suisse, l’Aromat s’est imposé en Afrique du Sud depuis des décennies, sur les étals de rue comme dans les cuisines familiales. Reportage au Cap, où ce mélange d’épices a trouvé une nouvelle patrie.
L’Aromat embaume l’air, mêlé aux odeurs de viande grillée et d’épis de maïs rôtis. La fumée du charbon se confond avec la poussière soulevée par les taxis-minibus sur Washington Street. Il est midi à Langa, le plus ancien township du Cap, en Afrique du Sud.
Au «Jordan Ways of Cooking», les basses de l’amapiano font vibrer les murs. Dans la cuisine, entre casseroles, couteaux et louches, trône un seau en plastique jaune. Un kilo d’Aromat.
«À vrai dire, je n’en aurais pas besoin», confie Ntlalo Jordan. À 35 ans, ce chef a travaillé dans des établissements cinq étoiles à Dubaï, au Libéria et au Soudan avant de réaliser ici son rêve d’ouvrir son propre restaurant. Les épices fraîches sont sa spécialité, et il prépare lui-même ses marinades. «Mais les clients en demandent. Alors on en a.»
Cent mètres plus loin, une baraque en tôle transformée en kiosque propose saucisses, burgers et grillades depuis tôt le matin. Le comptoir est protégé par des barreaux et une petite ouverture permet juste de faire passer l’argent et la marchandise. Au centre, bien en évidence à côté d’un carton d’œufs, une boîte jaune: de l’Aromat.
Sur l’emballage, aucun signe du petit lutin rouge «Knorrli», la mascotte du fabricant Knorr. À sa place, on peut lire la mention «produit fabriqué en Afrique du Sud».
Bientôt la fin de la production en Suisse?
À 9000 kilomètres de là, en Suisse, cette même petite boîte est devenue un enjeu politique. Fin mars, la maison mère de Knorr, Unilever, a annoncé vouloir céder sa division alimentaire au groupe américain d’épices McCormick. La nouvelle a déclenché un débat identitaire au sein des frontières du pays.
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Querelle patriotique sur une épice qui n’a pourtant jamais été vraiment suisse
Les médias ont évoqué une «épice nationale suisse» ne devant pas «tomber entre les mains américaines», alors qu’une pétition intitulée «Aromat ghört dr Schwiiz» («l’Aromat appartient à la Suisse») a recueilli près de 10’000 signatures en une semaine.
Quelque 3000 tonnes du mélange sont encore produites chaque année à Thayngen, un village du canton de Schaffhouse où Walter Obrist a mis au point la recette en 1952. Les pétitionnaires exigent notamment la protection des 180 emplois concernés et de la recette originale.
L’Aromat, un classique pas tout à fait suisse
En réalité, l’Aromat n’a jamais appartenu à une entreprise helvétique – le siège de Knorr se trouve en Allemagne. Pourtant, pour de nombreux Suisses, le mélange d’épices fait partie intégrante du pays, au même titre que la fondue, le cervelas ou le Cervin.
Depuis des décennies, il accompagne le sel, le poivre et le Maggi sur les tables de bistrot. On en met dans les sauces à salade, sur les œufs brouillés. Il évoque le service militaire, les souvenirs d’enfance, une forme de réconfort. La petite boîte jaune est devenue une présence familière.
Mais ce que beaucoup de signataires de la pétition ignorent sans doute, c’est qu’en Afrique du Sud aussi, l’Aromat a depuis longtemps développé sa propre identité.
Au kiosque des minibus
«Depuis quand un œuf coûte-t-il quatre rands? Il était encore à trois récemment!» Visiblement agacée, une cliente s’approche du petit kiosque de la gare routière du Cap. Derrière le comptoir, Jibril Mengesha tente de la calmer en évoquant l’inflation.
La femme finit par lui tendre quelques pièces à contrecœur. Elle attrape un œuf dur dans le saladier, l’écale, puis le saupoudre avec l’un des quatre flacons jaunes alignés devant elle.
Originaire du Kenya, Jibril, 28 ans, tient le commerce de sa sœur. La concurrence est rude: des vendeurs ambulants transportant des plateaux d’œufs dans une main et des saupoudreurs d’Aromat dans l’autre se faufilent devant son échoppe.
Lorsque l’on mentionne l’origine suisse de l’Aromat, le jeune homme reconnaît l’ignorer. Mais ce qu’il sait, c’est qu’il s’agit d’un produit prisé par sa clientèle.
Ce matin-là, peu après dix heures, il a déjà vendu 26 œufs durs, qui font partie de l’offre de base du kiosque avec les boissons sucrées et les snacks.
La plupart de ses clients viennent des townships en périphérie et se rendent en taxis-minibus au centre-ville pour travailler. Beaucoup s’arrêtent ici pour un en-cas.
L’Aromat est omniprésent dans la kasi cuisine, la cuisine des townships. On en saupoudre sur le braai, sur le maïs, dans le kota – un sandwich composé d’un pain évidé garni de chips, de saucisse, de chakalaka et de sauce – ou encore dans le pap, la bouillie de maïs qui constitue un aliment de base dans toute l’Afrique australe.
De Langa aux cuisines de classe moyenne
Il serait toutefois réducteur de limiter l’Aromat aux townships. Dès 1953, soit un an après son invention en Suisse, le mélange fait son apparition au Cap. Aujourd’hui, il est présent dans les cuisines de toutes les couches de la société.
À Grassy Park, à une demi-heure à l’est du centre-ville, Stella Urion se tient dans sa cuisine. Enseignante à la retraite et grand-mère comblée, elle appartient à la communauté métisse de langue afrikaans.
Elle saupoudre de l’Aromat sur des cuisses de poulet et des côtelettes d’agneau. «Mais ce que je préfère, dit-elle avec un sourire complice, c’est sur le popcorn.»
Une quinzaine de kilomètres séparent les rues poussiéreuses de Langa, au centre-ville du Cap, et les cuisines de la classe moyenne à Grassy Park. Les frontières héritées de l’apartheid, fixées par le Group Areas Act, continuent de peser à ce jour, mais la boîte jaune, elle, les a franchies.
«L’Aromat est populaire dans toutes les catégories de revenus, que ce soit dans les quartiers aisés comme Camps Bay, dans les banlieues de classe moyenne ou dans les townships», explique Lwandile Dubazane, junior brand manager chez Unilever Afrique du Sud. Selon lui, cinq à six foyers sur dix en possèdent.
Un marketing ancré en Afrique du Sud
Pour Lwandile Dubazane, la marque est une affaire personnelle: «Quand nous étions enfants, dans les années 1990, nous récitions les slogans des publicités pour le mélange.» En Suisse, l’Aromat a généralement sa place sur les tables de bistrots. En Afrique du Sud, il appartient à la culture de rue.
La publicité pour l’Aromat y parle un langage que personne ne comprendrait dans le village suisse de Thayngen: «Mogodu Mondays», «7 Colour Sundays» ou encore «Ichicken Dust». Les spots mettent en scène le produit dans des taxis-minibus ou lors de festivals de kota.
>> Une publicité pour l’Aromat dans un taxi-minibus:
«Si l’Aromat paraît sud-africain, c’est parce qu’il a été pensé comme tel», explique Lwandile Dubazane.
La marque organise aussi des séries comiques et des événements dans les townships. L’expression «Chips are stupid without Aromat» («les chips sans Aromat ne valent rien») est même entrée dans le langage courant.
L’Aromat sud-africain est produit à Durban, dans l’usine Indonsa, qui s’étend sur 22’000 mètres carrés. Avec une capacité de 65’000 à 100’000 tonnes par an, il s’agit de l’une des plus grandes usines d’Unilever pour les produits alimentaires secs.
Unilever Afrique du Sud ne communique pas de chiffres précis. Mais la taille imposante de l’usine démontre la popularité de l’Aromat dans ce pays de 62 millions d’habitants.
Héritage ou appropriation?
Faut-il y voir une forme d’appropriation culturelle? Un produit importé, devenu local au fil du temps? Ou l’héritage de pratiques de consommation issues de l’époque coloniale – un produit européen qui aurait supplanté des traditions locales?
«C’est un peu des deux», résume Marcelyn Oostendorp, professeure de linguistique à l’Université de Stellenbosch, dont le projet «Politics of the Belly» s’intéresse aux liens entre langue, alimentation et identité en Afrique du Sud.
Elle évoque à ce propos le débat entre les écrivains Ngũgĩ wa Thiong’o et Chinua Achebe sur l’usage de l’anglais. Ngũgĩ a cessé d’écrire dans la langue du colonisateur, qu’il ne considérait pas comme la sienne. Achebe, à l’inverse, défendait l’idée d’un anglais réapproprié, devenu africain dans son usage.
«Ce produit porte évidemment des traces de l’histoire coloniale et a peut-être remplacé certaines pratiques locales, explique Marcelyn Oostendorp. Mais il a aussi été adopté et pleinement intégré à la culture culinaire sud-africaine.»
Texte relu et vérifié par Balz Rigendinger, traduit de l’allemand à l’aide de l’IA/dbu
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