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Cellules souches: et la dignité humaine?

Pour Ruth Baumann-Hölzle, la dignité de l'embryon doit être respectée. R. Baumann-Hölzle

Pour la théologienne Ruth Baumann-Hölzle, la science est coupable d'utiliser l'embryon comme s'il s'agissait d'un bien de consommation.

La recherche sur les cellules souches vise à soigner des maladies dégénératives. La démarche est-elle justifiée pour autant?

La médecine place de grands espoirs dans l’étude des cellules souches embryonnaires. Ces cellules, non spécialisées, pourraient être employées à différentes fins et permettre ainsi la régénération de tissus malades, comme par exemple ceux du cœur après un infarctus.

Mais l’embryon est un début de vie humaine et le détruire au nom de la recherche partage l’opinion publique. Sommes-nous face à une petite boule de cellules à propos de laquelle est exagéré de parler de dignité humaine… ou plutôt devant une créature qui a déjà les mêmes droits qu’une personne?

Ruth Baumann-Hölzle, théologienne et experte en éthique, refuse catégoriquement la proposition de loi sur les cellules souches, en votation le 28 novembre prochain.

Son expérience, acquise au cours de plusieurs années d’activité dans le domaine de l’éthique en médecine, la porte à la conclusion suivante: c’est seulement en reconnaissant à l’être humain, même s’il n’est pas encore né, une autonomie et des droits propres, qu’on on peut espérer un progrès de la société.

swissinfo: Pourquoi êtes-vous aussi critique envers la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines?

Ruth Baumann-Hötzle: Selon moi, ce type de recherche représente un pas en arrière dans le développement de notre société. Il nous a fallu du temps et des efforts pour parvenir à la conclusion que l’être humain a droit au respect, qu’il ne doit pas être considéré comme une chose, ni être instrumentalisé.

La recherche sur les cellules embryonnaires considère le concept de dignité humaine uniquement sous son aspect virtuel. La vie humaine, car un embryon est bien une vie humaine, est exploitée pour servir des intérêts qui lui sont étrangers. Cette attitude reflète le type de culture utilitaire dans laquelle nous vivons actuellement.

L’humanité pense qu’elle parviendra à de acquérir nouveaux pouvoirs en dénaturant les embryons. Mais quels pouvoirs? Nous nous trouvons face à la question du clonage, et à l’intrusion dans le processus de développement de la vie humaine.

Nous devrions dès lors nous demander si nous sommes vraiment capables d’assumer un tel pouvoir d’action. Et si l’homme a vraiment besoin de sacrifier ce dernier domaine de la nature à des intérêts purement matériels. Combien de dommages avons-nous déjà causé à l’environnement au nom du profit?

swissinfo: Mais la recherche sur les cellules souches embryonnaires devrait permettre de venir à bout de nombreuses maladies dégénératives…

R. B.-H.: J’ai lu quelque part qu’un jour, nous serons capables de vaincre les limitations que nous impose la vieillesse et même de vaincre la mort. C’est une illusion, toujours plus avouée, qui naît d’un idéal de contrôle absolu, d’une envie de toute-puissance.

Je suis fermement opposée à de telles idées. Nous ne réussirons jamais à dominer la nature, à vaincre la vieillesse et la mort. On dit que grâce aux cellules souches embryonnaires, des maladies comme l’Alzheimer pourront être guéries. Ce n’est qu’une promesse.

Les discussions sur la technologie génétique avaient amené aux mêmes espoirs. Des promesses de guérison ont été faites à des malades grâce aux thérapies somatiques. Peu ou aucune de ces promesses n’ont été maintenues. Je ne trouve pas très honnête d’utiliser des malades à des fins électorales, de faire de la propagande avec leurs souffrances pour arracher un oui à la recherche sur les cellules souches embryonnaires.

swissinfo: notre société accepte la fécondation in vitro. La technique est complexe et il est impossible d’éviter de produire des embryons qui ensuite, pour une raison ou l’autre, ne peuvent être développés. Dès lors, pourquoi serait-il plus sensé de les détruire que de les mettre à la disposition de la recherche?

R. B.-H.: Au-dehors du corps d’une femme, ces embryons sont condamnés à mourir. Mais cet argument ne peut pas justifier la recherche. Que se passerait-il si on raisonnait ainsi pour les mourants? Et c’est là que le bât blesse, on menace les formes de vie les plus faibles et sans défense.

Nous avons lutté et nous continuons à le faire pour que les mourants ou les morts ne soient pas utilisés pour les intérêts de tiers, pour qu’il ne soit pas possible de procéder à des transplantations d’organes sans autorisation, pour que on ne fasse pas de la recherche sur les corps sans que les personnes concernées y aient préalablement consenti.

C’est vrai que l’embryon n’a pas de volonté propre. Mais le concept de dignité ne doit pas seulement dépendre de la capacité des êtres humains. Si tel n’était pas le cas, nous devrions nous demander pourquoi nous reconnaissons des droits humains aux personnes handicapées.

Scientifiquement, il n’est pas possible de dire où commence et où finit la dignité humaine. Il s’agit d’une dimension qui échappe à toute démonstration empirique. Mais en cas de doute, je me prononce en faveur de la dignité parce que je la considère comme un
bien culturel précieux.

swissinfo: Une femme qui décide d’interrompre une grossesse détruit, elle aussi, un embryon. Pourquoi des chercheurs qui oeuvrent pour l’ensemble de la société ne pourraient-ils pas faire de même?

R. B.-H.: On ne peut absolument pas comparer ces deux aspects. On ne peut pas obliger un être humain, une femme, à mettre son corps à disposition pour garantir la vie d’un autre être. C’est un conflit concret et direct entre la vie et le droit d’autodétermination de la femme.

Ce même type de conflit se pose dans le cas des transplantations. Nous pourrions sauver la vie de beaucoup de gens si nous obligions d’autres personnes à donner un rein par exemple. Mais c’est justement parce que chacun a droit à son autonomie, que nous devons donner la priorité à l’intégrité physique d’un donateur potentiel.

Dans le cas de la recherche, la situation n’est pas la même. L’embryon ne se trouve pas dans le corps du chercheur et il n’existe pas de rapport direct entre les deux. Il ne peut donc pas y avoir de conflit d’autonomie.

swissinfo: La loi en votation est très restrictive et a l’avantage de réglementer le secteur. N’est-ce pas préférable à la situation peu claire qui existe actuellement?

R.B.-H.: Nous ne pouvons pas tabler sur le fait que la recherche continuera de toutes façons sur des cellules souches importées. Le permis d’importation représente, selon moi, un acte anti-constitutionnel. Nous devons désormais nous demander si nous voulons vraiment utiliser la vie humaine comme s’il s’agissait d’une simple chose.

C’est une question de principe et il faut en discuter à fond. Le débat ne se limite pas aux cellules souches. Ce ne sont pas «seulement» les embryons surnuméraires qui sont en jeu. Mais l’acceptation représenterait un nouveau pas qui nous priverait, à l’avenir, d’arguments éthiques. Si nous l’acceptons, comment pourrions-nous nous opposer au clonage thérapeutique et aux manipulations génétiques?

En disant non à la recherche sur les cellules souches embryonnaires, la Suisse pourrait devenir, au niveau mondial, le pays qui s’engage à fond en faveur de la dignité et des droits humains.

Interview swissinfo, Doris Lucini
(Traduction et adaptation de l’italien: Gemma d’Urso)

En 1999, l’Américain James Thomson parvient à isoler en laboratoire des cellules souches embryonnaires humaines.
En 2001, un groupe de recherche de Genève obtient le permis d’importer de telles cellules des Etats-Unis.
28 novembre 2004: le peuple suisse est appelé à se prononcer sur une loi qui réglemente la recherche dans ce domaine.

– Ruth Baumann-Hötzle est théologienne et professeur d’éthique. A la suite d’une maladie, elle a commencé à se poser des questions sur l’autonomie des patients.

– Depuis 1999, elle dirige «Dialog Ethik», un institut interdisciplinaire basé à Zurich et qui s’occupe des aspects éthiques du domaine médical.

– Les cellules souches sont des cellules non spécialisées en mesure de se séparer tout en maintenant leurs potentialités intactes. Elles peuvent ensuite se transformer en cellules spécifiques (osseuses, cardiaques etc).

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