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Au stade avec Peter Bichsel

Marina Lutz
Ce contenu a été publié le 01 juillet 2016 - 15:00
Luca Geisseler, swissinfo.ch

J’ai grandi avec les histoires de Peter Bichsel, ce qui est bénéfique pour la jeunesse. Avec ces petites histoires, appartenant apparemment au quotidien, mais pourtant pleines d’une grande poésie. J’aime tout particulièrement les histoires de Bichsel qui se déroulent au bistrot. L’auteur nous le décrit comme un lieu d’échange, de réunion confortable de toutes les classes, avec du vin et de la bière. C’est ici, à en croire Bichsel, que l’on se dispute et que l’on débat. C’est ici que sont négociées les questions petites et grandes, communales ou nationales. 

Je me suis toujours imaginé le bistrot, tel que Bichsel nous le décrit, comme l’agora de la démocratie directe. 

Bien que né quelque peu après le grand écrivain, j’ai moi aussi encore des souvenirs du bistrot. J’ai grandi dans un petit village des Grisons où tout le monde s’y réunissait chaque dimanche après être allé à l’église. Je m’y suis toujours senti comme sur une scène, justement comme celle décrite dans les nouvelles de Bichsel. 

Souvenirs d’enfance. Aujourd’hui, le bistrot traditionnel est mort. Aujourd’hui, il existe des cafés bars. Chaque sous-groupe d’un sous-groupe a de nos jours son propre lieu de rendez-vous. Il y a les bars pour hipsters, pour banquiers, pour ouvriers. Mais plus de bistrot où tout le monde se rencontre. Les hipsters, les banquiers et les ouvriers. 

Aujourd’hui, on reste parmi ses pairs. Notre société est compartimentée. Nous habitons, travaillons, vivons entre personnes qui se ressemblent. Nous évoluons parmi des gens bruyants qui s’habillent comme nous, qui ont la même formation que nous, qui pensent comme nous. Nous sommes devenus une «gated Community». 

Enfin presque. Car il reste encore un lieu, un dernier, qui rassemble toutes les classes. Indépendamment du niveau de formation, de la couche sociale, de l’orientation politique. Il existe encore un lieu qui est aujourd’hui encore comme le bistrot d’autrefois. 

Ce dernier lieu, c’est le stade de football. Ils y sont tous. Les politiciens. Les patrons de l’économie. La masse des employés et des ouvriers. Les retraités. Les jeunes. 

Et ici, ils sont tous pareils. 

One man, one game. 

Le football transmet une expérience qui transcende les couches sociales. Il se crée, ici au stade, une multitude de souvenirs célébrant l’union, l’identité et donc porteurs de sens. Le match entre la Suisse et l’Albanie, par exemple, restera dans la mémoire collective du pays. 

Au stade, nous nous percevons, nous les spectateurs, comme une unité ressentie. Comme une «imagined Community». 

Le football est politique. Il transmet de surcroît des valeurs de démocratie directe comme l’équité et la solidarité. 

Une chose encore: le football nous apprend à perdre, ce qui est peut-être la vertu la plus importante dans la vie. Et à tendre la main au gagnant après le match, même si ce n’est pas toujours facile. Comme les Anglais viennent de nous le montrer. Car pire encore que la défaite contre l’Islande, il y a ce que l’autre moitié – selon la perspective – a décidé dans les urnes. 

Le stade est aujourd’hui encore un lieu d’échange, de rencontre au-delà des classes sociales. Il créé un sens partagé en commun. Un système de coordonnées commun par rapport aux valeurs. Du moins aujourd’hui encore. 

En effet, la commercialisation croissante du football fait craindre que le stade ne subisse bientôt le même sort que le bistrot. Que soudain, le stade lui aussi ne divise plus qu’il ne rassemble. 

Peut-être un jour les enfants de ce pays grandiront-ils avec des histoires pleines de nostalgie non plus pour les bistrots, mais pour les stades.

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