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Le droit de vote n’a été que le début

La Marche sur Berne, une manifestation historique qui a eu lieu le 1er mars 1969 pour réclamer le vote des femmes. «BV4» fait référence à l’article de la Constitution fédérale de l’époque sur l’égalité des sexes. Keystone / Widmer

En matière d’égalité entre les sexes, la Suisse n’a certainement pas été un modèle par rapport à d’autres pays européens. Cependant, depuis l’introduction très tardive du droit de vote des femmes, en 1971, les Suissesses ont rattrapé une grande partie du temps perdu et ont obtenu de nombreux résultats. Un nouveau livre retrace leurs batailles et leurs conquêtes au cours des 50 dernières années.

Ce contenu a été publié le 04 décembre 2020 - 16:00
Mattia Lento

«Nous ne sommes pas ici pour demander, mais pour exiger. Nous, Suissesses, sommes ici sur la Place fédérale parce que nous voulons le plein droit de vote au niveau fédéral et cantonal.»

C’est par ces mots qu’Emilie Lieberherr, en 1969, haranguait une foule de 5000 femmes à Berne pour obtenir enfin, comme dans toutes les autres nations européennes, le droit de vote des femmes. Ce discours et ce cortège – la marche sur Berne – sont entrés dans l’Histoire. Les femmes suisses se sont rendues aux urnes pour la première fois au niveau national le 7 février 1971 et, immédiatement après, elles sont entrées au Parlement en tant que minorité, peu nombreuse mais combative.

Un nouveau livre Jeder Frau ihre Stimme. 50 Jahre Schweizer Frauengeschichte 1971-2021, nous ramène à la conquête de ce droit politique fondamental et propose en même temps une vue d’ensemble sur les 50 dernières années de l’histoire des femmes et du féminisme en Suisse.

Emilie Lieberherr, au micro derrière la banderole, harangue la foule rassemblée sur la Place fédérale à Berne lors de la manifestation du 1er mars 1969 pour réclamer le droit de vote pour les femmes. Rdb by Dukas / Zürcher

Une conquête tardive

Ce livre, édité par Denise Schmid, contient les contributions de six historiennes actives dans différents secteurs professionnels. Chacune d’entre elles a traité une décennie de l’histoire des femmes depuis les années 1970, à l’exception de Caroline Arni, qui a abordé la période précédant l’introduction du droit de vote. En fait, la bataille pour le droit de vote a commencé au XIXe siècle, même si ce n’était pas la seule revendication des femmes.

Pour la professeure de l’Université de Bâle, «les pionnières du féminisme suisse n’ont pas seulement lutté pour les droits politiques. De nombreuses femmes se sont battues pour différentes causes dans les sphères civiles et économiques». Elle souligne également les causes possibles de l’introduction tardive du suffrage féminin en Suisse: la priorité donnée à la conquête des droits civils et économiques par les femmes et l’impossibilité, comme dans d’autres pays, d’introduire ce droit par voie parlementaire.

Les premières députées avec le président du Conseil national de l'époque, William Vontobel. De gauche à droite: Hanny Thalmann, Gabrielle Nanchen, Hanna Sahlfeld-Singer, Nelly Wicky, Liselotte Spreng, Martha Ribi, Lilian Uchtenhagen, Tilo Frey, Elisabeth Blunschy-Steiner, Josi Meier et Hedi Lang. Rdb by Dukas / S. Kuhn

Le droit de vote n’a donc pas été une priorité pour toutes les femmes en Suisse. À partir de 1968, il s’est même créé un clivage au sein des différents mouvements féminins: d’un côté, il y avait le front qui luttait pour le droit de vote des femmes et qui exigeait une pleine intégration dans le système politique, de l’autre, il y avait les groupes féministes qui adoptaient une position critique vis-à-vis de la société, du pouvoir et du système.

Une dynamique qui a caractérisé toutes les années 1970, estime Elisabeth Joris. Selon l’historienne, «le nouveau mouvement des femmes, né sur la vague de 68, faisait partie d’un réseau féministe transnational, dans lequel d’autres thèmes que le droit de vote dominaient: l’avortement, la sexualité, la corporéité, la redéfinition des rôles des sexes...».

Un mouvement international

L’histoire des femmes en Suisse ne peut être analysée sans tenir compte du contexte international. En effet, les luttes féministes en Suisse ont souvent reçu une forte impulsion des mouvements internationaux.

À partir du XIXe siècle et tout au long des décennies suivantes, «le mouvement féministe a conservé un fort caractère international», souligne Caroline Arni. Pour Elisabeth Joris, le Nouveau Mouvement des femmes [Neue Frauenbewegung], qui a émergé au tournant des années 1960 et 1970, ressemblait d’une certaine manière au mouvement climatique actuel, car il possédait «une organisation informelle, non institutionnelle et opérait à l’échelle internationale».

Flyer du Frauenzentrum de Zurich. Elisabeth Joris, a été active dans ce centre en tant que consultante de 1976 à 1978. Le flyer est l'œuvre de Helen Pinkus-Rymann, graphiste et co-fondatrice du centre. hier und jetzt Verlag

Au cours des dernières décennies, Internet et les médias sociaux ont encore renforcé la capacité des femmes en Suisse à se mettre en réseau au-delà des frontières nationales. Les États-Unis, en particulier, semblent avoir été particulièrement influents pour le féminisme suisse.

Comme le rappelle Angelika Hardegger, historienne et journaliste du quotidien zurichois Neue Zürcher Zeitung, «l’influence des mouvements féministes internationaux sur la Suisse ces dernières années a été vraiment notable. Le mouvement #MeToo en est l’exemple le plus célèbre, mais pas le seul. La Marche des femmes est également née aux États-Unis en réaction à l’élection de Donald Trump et a été importée par certains groupes féministes suisses en 2017. Elle est devenue l’une des plus importantes manifestations féministes de ces dernières années.»

Hormis les États-Unis, l’Espagne a aussi exercé une influence. L’énorme grève des femmes espagnoles du 8 mars 2018 a fait école en Suisse et dans le reste du monde.

Historiquement, les mouvements féministes helvétiques n’ont pas seulement été influencés par des mouvements étrangers, mais ont également reçu un apport décisif de la part des femmes migrantes. Anja Suter, doctorante à l’Université de Bâle, le confirme.

«Les femmes migrantes en Suisse ont toujours joué un rôle important dans le débat sur l’égalité des sexes, dit-elle. Par exemple, ce sont des travailleuses, principalement originaires d’Italie, d’Espagne, de Grèce et d’ex-Yougoslavie, qui ont publié en 1975 l’une des affiches féministes et antiracistes les plus progressistes, le Manifeste des femmes migrantes [Manifest der ausländischen Frauen]. Elles y réclament, notamment, la mise en place d’une assurance maternité, une meilleure protection des femmes dans tous les secteurs professionnels, davantage de crèches et de garderies pour les enfants, des horaires de travail plus flexibles pour les hommes et les femmes, la fin des discriminations salariales et la suppression immédiate du statut de saisonnier qui rend le regroupement familial impossible.»

Conquête et défis du nouveau millénaire

Beaucoup des revendications contenues dans le manifeste des femmes émigrées ne sont devenues réalité que récemment.

Leena Schmitter, historienne et porte-parole du syndicat Unia, a analysé les conquêtes des femmes suisses à l’aube du nouveau millénaire. Ces dernières années, on a légiféré dans divers domaines touchant les revendications historiques des femmes. Outre l’introduction de l’assurance maternité, l’amélioration de la garde des enfants et l’allongement des horaires scolaires, des changements sont intervenus dans les domaines de l’avortement, du droit matrimonial et de la violence domestique, qui est devenue un crime à part entière et non plus une question «privée».

Le début des années 2000 a également marqué un tournant pour les hommes et les femmes homosexuels. «En 2007 est entrée en vigueur l’importante loi sur le partenariat enregistré, qui mettait le mariage homosexuel et le mariage hétérosexuel sur un pied d’égalité en matière de fiscalité, de retraite et de droit successoral», rappelle Leena Schmitter.

Pour cette dernière, les progrès réalisés au cours de cette décennie dans le domaine de l’égalité des sexes ont été réellement significatifs, mais ils ne doivent pas faire oublier les problèmes qui existent encore aujourd’hui. «Les succès obtenus ces dernières années en termes de législation contrastent avec les expériences discriminatoires que vivent les femmes au quotidien. Un cas frappant est celui de l’inégalité salariale, un thème récurrent pour les féministes en Suisse et encore confirmé aujourd’hui par les statistiques fédérales.»

C’est justement la question des inégalités salariales qui a poussé les femmes de Suisse à se mobiliser et à faire grève le 14 juin 2019, ouvrant ainsi un nouveau chapitre dans une histoire de luttes et de conquêtes qui dure désormais depuis plus d’un siècle.


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