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La cyberguerre met les infrastructures européennes sous pression

Des ouvriers vêtus d'orange fixent un élément dans le cadre des travaux de construction de la ligne électrique à haute tension
Des techniciens s'affairent dans le cadre des travaux de construction du réseau de lignes à haute tension de Swissgrid. Le secteur de l'énergie est un secteur d'infrastructure essentiel. Keystone / Peter Schneider

À mesure que les conflits armés s’intensifient et que l’intelligence artificielle progresse, les infrastructures critiques helvétiques – réseaux électriques, télécommunications, transports – deviennent des cibles privilégiées. La Suisse, comme l’ensemble de l’Europe, fait face à une menace croissante dans un environnement toujours plus interconnecté.

Il ne se passe pratiquement pas un jour sans qu’une cyberattaque ne cible des infrastructures critiques en Suisse.

Les installations essentielles à la stabilité de la société et de l’économie – de l’énergie à la finance, en passant par la santé, l’alimentation et les transports – font face à des attaques quasi quotidiennes menées par des groupes criminels ou des États hostiles. C’est ce que souligne la première publication semestrielle du gouvernement consacrée à cette menace.

Cette vulnérabilité dépasse largement les frontières nationales. Au cœur de l’Europe, la Suisse constitue une plaque tournante pour les réseaux énergétiques, de télécommunications et de transport reliant l’Allemagne, la France et l’Italie. Ses barrages hydroélectriques alpins jouent un rôle clé en servant de «batteries» à l’échelle du continent, en stockant et redistribuant l’énergie issue de sources renouvelables, par nature intermittentes.

«Les cyberattaques ne s’arrêtent pas aux frontières des organisations, des secteurs ou des États», rappelle Florian Schütz, directeur de l’Office fédéral de la cybersécurité (OFCS), à l’occasion de la publication fin mars des données semestrielles relatives aux infrastructures critiques. «À la menace persistante de la cybercriminalité s’ajoutent des attaques de plus en plus sophistiquées, menées par des acteurs soutenus par des États et guidés par des intérêts stratégiques.»

Depuis avril dernier, les exploitants d’infrastructures critiques sont tenus de signaler toute cyberattaque dans un délai de 24 heures. Au second semestre de l’an passé, 145 incidents ont ainsi été recensésLien externe, selon l’OFCS.

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Au-delà du renforcement des obligations de signalement, le Conseil fédéral prépare une série de mesures destinées à améliorer la réponse aux menaces. D’ici la fin de l’année, des projets de loi devraient être présentés afin de fixer des normes en matière de fiabilité, de résilience et de protection des données critiques pour la sécurité.

Les développements récents en Europe illustrent concrètement les risques de sabotage et d’espionnage. Selon le rapport de l’OFCS, l’Agence nationale de cybersécurité française soupçonne que plusieurs attaques menées au second semestre 2025 contre des services publics, des réseaux de télécommunications, des institutions financières et des infrastructures de transport impliquaient des groupes liés aux services de renseignement russes et chinois.

Si la Suisse ne semble pas avoir été directement touchée par des actes de cybersabotageLien externe sur ses systèmes industriels durant cette période, ce n’est pas le cas de tous les autres pays européens. Le 23 juillet, par exemple, le réseau mobile luxembourgeois a été paralysé pendant plusieurs heures, perturbant les numéros d’urgence, l’accès à internet et les services bancaires en ligne.

>> Le monde change, les attaques contre les infrastructures et les «nouvelles formes de la guerre»:

Ukraine, Iran et intelligence artificielle

Les conflits en Europe et au Moyen-Orient contribuent à accentuer ces risques. La guerre menée par la Russie en Ukraine entre dans sa quatrième année, tandis que l’Iran riposte aux frappes américaines et israéliennes en ciblant des intérêts et alliés à l’étranger. Parallèlement, l’essor de l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles vulnérabilités. La société Anthropic a ainsi averti que son dernier modèle, MythosLien externe, avait mis au jour des failles anciennes dans des logiciels largement utilisés dans les infrastructures critiques – des failles susceptibles d’être exploitées pour perturber des systèmes à distance.

Christian Dussey
Christian Dussey, ex-directeur du Service de renseignement de la Confédération. Keystone / Alessandro Della Valle

«La Suisse doit envisager sa sécurité dans un contexte global», a souligné Christian Dussey, alors directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC), lors de la présentation du dernier rapport de situationLien externe en juillet. «La confrontation mondiale nous affecte directement. Notre radar stratégique surveille actuellement quinze zones de crise simultanément – une concentration de menaces sans précédent.»

Dans ce contexte, le SRC estime que la Suisse reste exposée à des cyberattaques, mais aussi à des actions physiques menées par des acteurs étatiques cherchant à atteindre indirectement d’autres pays, alliances ou institutions dépendant des infrastructures helvétiques.

La Suisse au cœur du réseau européen

Le rôle central de la Suisse dans le système électrique européen en est une illustration frappante.

Le réseau synchroneLien externe européen interconnecte les systèmes électriques nationaux, permettant d’équilibrer l’offre et la demande à l’échelle du continent. La Suisse y occupe une position stratégique, en assurant le transit de l’électricité à travers les Alpes et en offrant des capacités de stockage grâce à ses réservoirs hydroélectriques.

Wolfgang Kröger
Wolfgang Kröger, professeur émérite à l’ETH Zurich et spécialiste des risques liés aux infrastructures. zVg

Mais cette interconnexion, qui fait sa force, constitue aussi une vulnérabilité.

«Des défaillances en cascade transfrontalières sont possibles – et se sont déjà produites», explique Wolfgang Kröger, professeur émérite à l’École polytechnique fédérale de Zurich (ETH Zurich) et spécialiste des risques liés aux infrastructures.

«Des perturbations et des flux de charge anormaux peuvent pénétrer le réseau suisse depuis l’étranger. Ils doivent être gérés efficacement par le gestionnaire de réseau», précise-t-il. «Les principales vulnérabilités pourraient provenir de cyberattaques, car ce système, de plus en plus complexe, repose sur des technologies numériques sophistiquées.»

La première cyberattaque réussie contre un réseau électrique remonte à 2015 en Ukraine, où des pirates ont privé d’électricité 230’000 personnes. Plus récemment, en avril, des agences américaines ont avertiLien externe que des groupes liés à l’Iran ciblaient les réseaux d’électricité et d’eau aux États-Unis.

Vulnérabilités: de la cybersécurité aux transports

Au-delà de l’énergie, la Suisse occupe une place clé dans les infrastructures européennes de communication et de transport. Son réseau de fibre optique achemine une part significative du trafic internet du continent via ses points d’échange, tandis que ses axes ferroviaires et routiers sont essentiels aux chaînes d’approvisionnement régionales.

En 2023, la rupture d’une simple roue de train a provoqué le déraillement d’un convoi dans le tunnel de base du Saint-Gothard – le plus long tunnel ferroviaire du monde – paralysant un axe stratégique entre l’Allemagne et l’Italie. Il a fallu plus d’un an pour rétablirLien externe pleinement le trafic.

Dans un pays au relief exigeant, de tels incidents ne sont pas inédits.

«La Suisse a une longue tradition de gestion des événements rares ou à fort impact, notamment les catastrophes naturelles», rappelle Wolfgang Kröger. «En revanche, les attaques malveillantes sont abordées séparément.»

Jusqu’à présent, le pays a été relativement épargné par les attaques physiques visant les infrastructures, contrairement à d’autres États européens. L’an dernier, le Premier ministre polonais Donald Tusk a ainsi accusé des agents russesLien externe d’avoir saboté des lignes ferroviaires à l’aide d’explosifs militaires.

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Résilience, redondance, remplacement

Ces événements mettent en évidence la nécessité de se préparer également à des attaques physiques.

Pour les autorités, l’enjeu est double: prévenir les interruptions, mais aussi être en mesure de rétablir rapidement les services en cas de défaillance. Cela suppose notamment de constituer des stocks de pièces critiques – comme les transformateurs de grande puissance – et de recourir à des simulations afin d’identifier les points de vulnérabilité, souligne Wolfgang Kröger.

En février, le Conseil fédéral Lien externea réaffirmé sa volonté de renforcer la résilience des systèmes essentiels à l’économie et à la vie quotidienne, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la santé et des télécommunications. Les mesures envisagées incluent l’instauration de normes contraignantes en matière de fiabilité des infrastructures critiques, ainsi qu’un cadre plus clair pour la protection des données sensibles par les autorités et les opérateurs.

Reste la question du coût. Le renforcement de la redondance des systèmes – indispensable pour faire face à des crises majeures – implique des investissements importants, notamment pour l’acquisition et le stockage de matériel de remplacement.

La question du financement est donc inévitable.

«Le financement de mesures coûteuses visant à renforcer la résilience nécessite un cadre législatif clair et des mécanismes de régulation adaptés», estime Wolfgang Kröger. «Cela pourrait passer par une indemnisation des entreprises privées via des fonds publics et/ou par une légère hausse des tarifs de l’électricité pour les consommateurs.»

Ces besoins viendront s’ajouter à des dépenses de défense déjà en augmentation.

Pour 2026, le gouvernement a ainsi sollicité un budget de 3,4 milliards de francs suissesLien externe pour la sécurité, avec des priorités accordées à la défense aérienne, à la lutte contre les drones et à la cybersécurité. L’essentiel de ces fonds sera consacré au renforcement des systèmes sol-air et au renouvellement des capacités de défense à courte portée, le reste étant destiné aux menaces émergentes, notamment les mini-drones, les systèmes radars et les cybercapacités.

Texte relu et vérifié par Tony Barrett, traduit de l’anglais par Lucie Donzé/dbu

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Modéré par: Giannis Mavris

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