Election des Chefferies Unies d’Afrique à Fri-Art
Artiste camerounais, Goddy Leye explore l’identité d’une post-colonie au Centre d’art contemporain de Fribourg.
Il accueille aussi un bureau de vote en vue d’élections métaphoriques. Ou comment réécrire l’histoire africaine, entre fiction et réalité.
Dès l’entrée du centre d’art contemporain de Fribourg (Fri-Art), le drapeau des nouvelles Chefferies Unies d’Afrique (UCA) donne le ton. Cette bannière flotte d’ailleurs en plusieurs endroits de la ville.
Rouge, noir et blanc, avec au centre deux mains stylisées qui se serrent, le drapeau arbore les couleurs de la négritude.
Qui, telles que définies par le révérend Engelbert M’veng, grand spécialiste de l’art africain, symboliseraient le mystère de la vie et de la mort, mais aussi sa conjuration.
Mais UCA, le projet de Goody Leye comporte bien d’autres facettes, dont une procession publique, qui s’inscrivent dans le cadre de l’exposition «Fiction ou réalité».
Et puis surtout, Fri-Art accueille une élection et un bureau de vote en vue de la création d’un nouvel état. Dans la salle principale, on découvre en effet une quinzaine d’isoloirs et des urnes.
Aux murs, les portraits des candidats accompagnés de leur programme électoral, qu’il soit politique, artistique ou carrément métaphorique.
Autant d’approches du continent africain, participant au travail sur la mémoire et l’identité d’une post-colonie entrepris par Goody Leye.
«Pour l’élection des Chefferies unies d’Afrique (UCA), raconte Sarah Zürcher, directrice de Fri-Art, nous avons proposé à des personnalités d’horizons divers de présenter leur candidature. Comme c’est un work in progress, on peut d’ailleurs toujours s’inscrire.»
Et les visiteurs deviennent alors électeurs. Deux urnes attendent leur votes.
«Malgré son apparence politique, ce projet reste évidemment cantonné dans les sphères de l’art, où la fiction est essentielle», précise Sarah Zürcher.
Mémoire schizophrénique
«Etant né et ayant grandi dans un environnement où le passé était soit interdit ou intentionnellement déformé, où la perception de la post-colonie devient forcément schizophrénique, je pense qu’il faut encore et toujours réécrire l’histoire, avec un H majuscule», explique Goody Leye.
D’ailleurs, sur le mur du fond, deux inscriptions se répondent. A gauche, «Africa» écrit en grand. A droite, toujours en lettres de sang, une définition du continent traversé par les vagues de conquêtes successives.
Mais son histoire s’arrête en … 583, à l’ère byzantine. Laissant à l’Afrique des milliers de pages blanches à écrire ou à réécrire. Car, comme le rappelle Sarah Zurcher, Hegel lui-même l’a oubliée.
C’est aussi que le continent navigue entre les influences venues d’Europe et sa tradition propre, essentiellement orale.
D’où la question posée par l’artiste, d’ailleurs répercutée par les personnalités qui ont refusé de participer aux UCA: comment ne pas la réécrire avec une vision euro-centriste?
Cette crainte – pudeur diront certains – ainsi que la méconnaissance du continent africain ont d’ailleurs motivé pas mal de refus. «Nous avons justement décidé d’exposer les plus intéressants, comme celui de Bernard Fibicher, directeur de la Kunsthalle de Berne».
Et finalement, parmi la quinzaine de candidats, la grande majorité est d’origine africaine, mais vivent en Europe. Une manière d’affirmer que l’Afrique puise sa force dans sa capacité à la résilience culturelle.
Abordage vidéo
Loin d’être aride, le projet UCA s’inscrit aussi avec beaucoup d’humour dans le présent. Ainsi, une multitude de clins d’oeils vidéos animent le «Bureau de vote».
Dès l’entrée, l’installation «G. Spot Protagonists» permet d’aborder littéralement le sujet. Trois écrans montrent l’accostage et le départ d’un ferry à Amsterdam, où l’artiste a passé deux ans comme boursier de la Rijksakademie.
Des questions liées à l’immigration sous-tendent évidemment le propos. Plusieurs narrateurs racontent une histoire vécue par l’artiste devant la cathédrale de Cologne: un contrôle de papiers alors qu’il observe deux clochards se disputer un bout de territoire.
Bourrés d’ironie également, les petits films tournés en Guinée («Postcards») ouvrent autant de fenêtres dans la vie quotidienne. Et jouent sans complexes sur les symboles, réels ou clichés, du continent.
Quant à l’installation «Dancing with the Moon», elle reprend, elle aussi, un cliché, celui de l’Africain qui danse sous la lune. En l’occurrence l’ombre chinoise de Goody Leye, dont l’image projetée sur des fragments de miroirs, se diffracte dans l’espace. Magie et quotidien…
Histoire d’amour avec l’Afrique
Et si l’Afrique s’exprime si amplement à Fri-Art, ce n’est pas un hasard. Depuis l’exposition «South meets West» en 2000 à Accra, Sarah Zürcher maintient des contacts étroits avec l’Afrique.
Cette même exposition a ensuite été accueillie en 2001 à la Kunsthalle de Berne où l’historienne de l’art était assistante du conservateur. Et c’est ainsi qu’elle a rencontré Goody Leye qui y participait.
«Il est temps de montrer ce que l’Afrique a vraiment à nous offrir au niveau artistique», constate Sarah Zürcher. Et donc de revoir comment on considère un artiste africain.
«Jusqu’à présent on voyait toujours les mêmes, poursuit-elle. Ceux qui avaient été découverts par André Magnin pour l’exposition «Les magiciens de la terre» au Centre Pompidou en 1989».
Mais, trop souvent, on confond art et artisanat en ce qui concerne l’Afrique, selon la conservatrice.
Alors qu’il y a plein d’artistes qui se battent pour montrer leur vision du monde: ils connaissent bien l’Europe par son héritage colonial mais exploitent et interrogent finement leur culture.
Et ce transfert de culture et le clash qu’il produit est des plus intéressant. Entre fiction et réalité…
swissinfo, Anne Rubin
Pour une éventuelle candidature aux élections des Nouvelles Chefferies Unies d’Afrique, renseignements à l’adresse email : info@fri-art.ch
– Deux autres artistes exposent encore dans le cadre de «Fiction ou réalité?».
– Dans les toilettes de Fri-Art, la Gahnéenne Senam Okudzeto présente une fabuleuse leçon de danse afro-funk, intitulée «The Dialectics of Jubilation».
– Et dans les escaliers, elle poursuit sa réflexion sur le corps physique ou social, avec des inscriptions laconiques.
– A l’étage, le fascinant travail vidéo d’Omer Fast. L’installation «A Tank Translated» vaut le déplacement à elle seule.
– Sur quatre écrans vidéo, quatre soldats israéliens racontent leur vie confinée dans un char d’assaut.
– Un jeu sur les sous-titres, alimenté de glissements sémantiques troublants, et d’images tronquées décortiquent le processus de la manipulation… entre fiction et réalité.
– «Fiction ou réalité» dure jusqu’au 14 septembre au Centre d’art contemporain de Fribourg (Fri-Art)
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