Eberhard vu par Amit, l’Inde face à l’Europe: un portrait aux prises avec l’histoire
En retraçant le parcours de l’ethnographe et historien de l’art Eberhard Fischer, figure majeure du Musée Rietberg à Zurich, le cinéaste indien Amit Dutta révèle les tensions entre recherche ethnographique, héritage colonial et quête d’un regard juste sur les traditions indiennes.
Quand Eberhard Fischer prend la parole, un peu ému, après la projection d’Eberhard As Seen By Amit, projeté en séance spéciale début avril au festival Cinéma du Réel à Paris, il présente l’auteur de ce film, Amit Dutta, comme un «cinéaste indien indépendant» installé au nord de l’Inde, dans les montagnes de l’Himalaya.
Il décrit son ami de longue date comme une sorte d’ermite moderne, un peu poète, trop sujet au mal des transports pour accompagner ses films en festival. Fischer explique en souriant que s’il est souvent rendu en Inde, Dutta ne s’est jamais déplacé chez lui, en Suisse.
Il tient cependant dans sa main quelques feuillets, copies de courriels que lui a adressés le cinéaste afin de présenter le film: «J’ai d’abord fait ce film pour raconter une vie qui me plaît. Une vie d’éducation, de patience, de retenue et d’intense concentration. C’est ce que j’ai vu quand j’ai travaillé avec Eberhard Fischer, sur Nainsukh, en 2010», un film inspiré de la vie et de l’œuvre du peintre miniaturiste indien du XVIIIe siècle.
L’historien et le cinéaste
Eberhard Fischer, né en Allemagne, mais qui a exercé la plus grande partie de sa vie en Suisse, est familier de l’art indien, auquel il a consacré un grand nombre d’ouvrages et d’expositions en tant que directeur du Rietberg Museum de Zurich, qu’il a dirigé pendant 27 ans.
Fischer, avant d’être un homme d’institutions, est cependant un homme de terrain: dès les années 1960, il voyage en Afrique et en Asie, et particulièrement en Inde, où il s’intéresse aux pratiques rituelles et traditionnelles, avec un intérêt particulier pour l’artisanat, par exemple la fabrication de poteries ou les méthodes de tissage – des pratiques qu’il filmera régulièrement, avec sa femme Barbara Fischer, à l’aide d’une petite caméra. Pour son travail, Fischer a reçu le prestigieux prix Padma Shri de la part du gouvernement indien en 2012.
La rencontre avec Amit Dutta se fait autour de Nainsukh, un film de fiction quasi-essayiste, où se mêlaient la vie, les œuvres, et une certaine idée du monde spirituel et concret qui entourait l’artiste.
Cet étonnant projet, envisagé d’abord comme un simple court-métrage, se fait presque par hasard: la rencontre de l’historien de du cinéaste, le long du chemin parcouru par l’existence du peintre, sera tellement féconde qu’elle aboutira à ce long-métrage dont Dutta fera un objet très personnel, l’intégrant pleinement au sein de son œuvre.
Le rôle de Fischer fut de proposer à Dutta une fondation théorique et historique solide, documentée et sérieuse, ainsi que de faciliter, par le biais du Reitberg Museum, l’accès aux œuvres du peintre et aux ouvrages de recherche sur la peinture pahari. Il en deviendra ainsi le producteur, et participera même au montage du film.
Aperçu de la documentation photographique d’Eberhard Fischer:
Cinéma: mémoire, parole, singularité
Eberhard As Seen By Amit, nouvelle étape de ce travail collaboratif, est un film composite, qui documente cette vie de travail, notamment à partir des rushes de ces nombreux films ethnographiques, mais également d’images tournées par Amit Dutta chez lui, en Inde, et d’images plus récentes tournées par Fischer lui-même, dans la résidence suisse où il réside aujourd’hui.
Le projet de ce film vient d’abord du cinéaste, mais les discussions furent longues et laborieuses, l’historien de l’art refusant pendant des années d’être l’objet central d’un film, avant que, confrontés à la disparition d’un collègue, ils ne réalisent combien le cinéma pouvait conserver la mémoire, la parole, la singularité d’un être : c’est face à ce constat que le projet du film démarre, en 2024.
Fischer raconte comment cette collaboration s’est déroulée, notamment à travers cette anecdote amusante. Après lui avoir remis des copies de toutes ses archives, il a filmé un entretien de plus de huit heures où il revenait, en détail, sur chacun de ses nombreux ouvrages, les thèses qu’il y développait et les œuvres qu’il y commentait.
Puis, ce document mis dans les mains d’Amit Dutta, il ne se mêlait plus du documentaire, à moins que Dutta ne revienne vers lui avec des requêtes spécifiques, lui demandant notamment de se filmer dans son quotidien : travaillant à son bureau sur sa machine à écrire, entretenant son jardin, ou encore se reposant dans le château de Muzot, dans le canton du Valais – celui-là même où le poète Rainer Maria Rilke vécu à la fin de sa vie.
Une vie calme, presque pastorale, qui se déroule au rythme des saisons, que Fischer dit avoir filmé en imitant, autant qu’il le pouvait, le «style» et la manière de construire des scènes de Dutta, notamment tel qu’il l’avait vu travailler sur le tournage de Nainsukh.
Portrait d’ami
Interrogé par courriel, Amit Dutta voit dans cette proximité une «affinité» plutôt qu’une forme d’imitation. «S’il y a une ressemblance, elle naît simplement d’une préférence pour les plans plus longs, une manière de composer l’image qui permet de laisser le temps et l’espace se dévoiler.»
Cette proximité est sans doute la trace d’une amitié profonde, et l’on sent que ce film-portrait est d’abord un portrait d’ami, empreint d’humour, de tendresse, parfois de mélancolie. Est-ce aussi le portrait d’un cinéaste?
«On peut le considérer ainsi , dit Dutta. Son œuvre relève d’une discipline, une attention, un engagement soutenu dans l’acte de filmer.» Car Fischer a tourné toute sa vie, dans une perspective ethnographique, et ces images ont beaucoup compté pour lui: il affirme avoir accepté de réduire son salaire pour pouvoir conserver son indépendance, en partant quand il le souhaitait à l’étranger pour aller à la rencontre des artisans traditionnels de l’Inde.
L’un vu par l’autre
Dutta décrit les films d’Eberhard et Barbara comme «naissant d’une impulsion strictement documentaire. Ils s’attachent précisément à ce qui est enregistré, tiennent à être précis, à documenter leur sujet avec fidélité et intelligence. Mon approche est plus subjective, j’essaye de laisser le processus obéir à des impulsions plus inconscientes.»
Ce que l’on sent chez Fischer, et que Dutta admire tant, c’est ce sérieux, ce dévouement profond à une connaissance précise et nuancée de cet art que l’on résume trop facilement, en Occident, aux «arts premiers», mettant dans le même sac des artistes de lieux et de temps différents : la précision de Fischer, comme historien de l’art et comme ethnographe, est un geste de profond respect vis-à-vis de ce qu’il faut bien considérer comme un enjeu profond pour les institutions culturelles aujourd’hui, celui de l’héritage colonial.
«Son travail reflète une volonté constante de comprendre, de préserver et de présenter ces traditions avec tout le sérieux, toute la bonne volonté et tout le sens moral possible. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai collaboré avec lui toutes ces années», affirme ainsi le cinéaste.
Le passage du travail à l’amitié, l’affinité de deux personnalités, l’apprentissage mutuel, voilà ce que raconte ce film simple, au titre si direct : plus les titres honorifiques, plus les noms de famille, seulement les prénoms, et l’un vu par l’autre.
Alors que le projet de Nainsukh se concrétisait, Dutta écrit une sorte de profession de foi, citée par Fischer lors de la projection, qui l’a décrit comme la base de leur collaboration et de leur amitié. Elle se termine par ces mots: «C’est par ses yeux que je suis parvenu à voir mon patrimoine avec une clarté et une profondeur que je n’imaginais pas.»
Texte relu et vérifié par Virginie Mangin et Eduardo Simantob/sj
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