Une ministre suisse s’oppose à l’IA Grok sur fond de violence numérique et liberté d’expression
La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter a porté plainte pour injures proférées via l’outil de conversation Grok sur X. Un signal contre la violence numérique et une prise de distance par rapport à la vision américaine de la liberté d'expression.
Karin Keller-Sutter a déposé plainte pénale contre un contenu qu’elle juge sexiste et dégradant créé par le modèle d’intelligence artificielle de la plateforme d’Elon Musk.
Ce modèle d’IA, qui s’est lui-même baptisé «MechaHitler»Lien externe, ne s’est pas contenté en début d’année de proférer des insultes, mais il a également généré des milliers d’imagesLien externe factices par heure, souvent à caractère sexuel et représentant des femmes et des enfants. Le magazine américain The NationLien externe a ainsi qualifié cet outil de conversation digital de «Pedo-Chatbot» alors que l’Union européenne a lancé une vaste enquêteLien externe pour les mêmes raisons.
La plainte déposée par la ministre suisse dénonce une atteinte à caractère sexiste et humiliant. Le 10 mars, un retraité suisse a demandé à ce modèle d’IA de s’en prendre à elle en termes orduriers et de partager le résultat sur X (ex-Twitter), contenu supprimé depuis.
Les femmes davantage visées
Principales victimes de cette violence sur la Toile, les femmes doivent composer souvent par la suite avec des troubles du sommeil et des problèmes d’anxiété, analyse Simone Eymann de la fondation Public Discourse, se basant sur des cas documentés. «Cette violence peut inciter également les victimes à se retirer de la vie publique avec collatéralement des répercussions sur notre démocratie», ajoute-t-elle.
Dans la sphère publique, les femmes sont souvent plus exposées que les hommes. En Allemagne, près d’une femme sur quatre concernée par ces dérives a envisagé par exemple de mettre fin à son engagement politique principalement pour cette raison, avance une étudeLien externe de l’Université de Munich et de l’ONG HateAid.
Simone Eymann salue la plainte pénale déposée par Karin Keller-Sutter. «Lorsque des personnalités publiques agissent au lieu de se murer dans le silence, elles envoient un signal important. La violence numérique doit être prise très au sérieux», résume-t-elle.
C’est pour cette raison que la ministre a actionné la justice. Mais lorsqu’un membre du gouvernement réagit aux insultes, voilà qui questionne aussi sur la liberté d’expression.
Quelles critiques les politiques doivent-ils supporter?
Juriste au sein du groupe de réflexion The Future of Free Speech de l’Université Vanderbilt aux États-Unis, dont les travaux scrutent la liberté d’expression à l’échelle mondiale, Jordi Calvet-Bademunt précise qu’outre-Atlantique «les propos injurieux visant des responsables politiques bénéficient d’une protection juridique plus large».
«La question de savoir si le contenu concret en cause dans cette affaire mérite d’être protégé en vertu du droit suisse dépend des détails du message», indique-t-il concernant cette plainte.
Son groupe est favorable à une interprétation large de la liberté d’expression. Celle-ci ne doit pas protéger «des propos inoffensifs uniquement», mais aussi ceux qui sont «choquants, scandaleux ou dérangeants», poursuit Jordi Calvet-Bademunt. Ce garde-fou est important sur les sujets politiques, «y compris sur les personnalités», ajoute-t-il.
«Pour autant, cela ne signifie pas que la société doive approuver ou tolérer toute forme d’expression, mais la protection de propos controversés doit demeurer une donnée fondamentale pour le bon fonctionnement de nos démocraties», affirme-t-il.
Selon lui, la plainte de Karin Keller-Sutter s’inscrit «dans une tendance plus large à l’œuvre dans les démocraties». À savoir que des politiciennes et politiciens sceptiques sur certains usages de l’IA souhaiteraient restreindre aussi son champ d’action.
«L’Inde a déjà interpellé Google après que son modèle d’IA a rapporté que des experts avaient qualifié les lois du Premier ministre Narendra Modi de ‘fascistes’. La Turquie a bloqué en partie l’accès à Grok après le rendu de réponses jugées offensantes à l’égard du président Recep Tayyip Erdogan, d’Atatürk et des valeurs religieuses», énumère-t-il.
Si la Turquie n’est pas une démocratie libérale, un État membre de l’UE comme la Pologne a vu son Premier ministre Donald TuskLien externe s’opposer aussi au chatbot Grok.
Discours de JD Vance à Munich
Malgré ces désaccords, la particularité de X est que les autorités et personnalités politiques restent présentes sur ce réseau. En 2025, comme présidente de la Confédération, c’est sur X que Karin Keller-Sutter a communiqué.
C’est aussi au titre de présidente qu’elle a détonné début 2025 à Munich en louant le discours du vice-président américain JD Vance délivré lors de la Conférence sur la sécurité. Elle l’avait décrit alors comme «un plaidoyer pour la démocratie directe».
JD Vance avait cité différents exemples pour illustrer le fait qu’à ses yeux la liberté d’expression était dans un piteux état en Europe. Il avait parlé de l’Allemagne et relayé que des interventions policières avaient eu lieu «contre des citoyens» soupçonnés de «commentaires antiféministes en ligne». Karin Keller-Sutter a nuancéLien externe son éloge depuis.
Interrogé en avril dans une édition dominicale du quotidien NZZLien externe, son porte-parole a précisé qu’elle ne s’était en vérité penchée que sur une partie de ce discours. Et de rappeler que les insultes qui sont non couvertes par la liberté d’expression «sont punissables en Suisse». Notamment pour lutter contre la haine envers les femmes.
La Suisse risque-t-elle un conflit avec les États-Unis ?
«Un conflit ouvert avec les États-Unis menace», a titré la NZZ, expliquant pourquoi cette plainte pouvait avoir une incidence géopolitique.
La plainte a été déposée contre inconnu, comme l’a précisé le porte-parole de Karin Keller-Sutter à Swissinfo. Il appartient désormais au ministère public de décider s’il poursuivra le retraité qui a rédigé la requête ou d’autres personnes, a déclaré le porte-parole. Mais la justice suisse devra aussi déterminer la part de responsabilité dans ce dossier de l’opérateur de Grok, la plateforme d’Elon Musk, X. Interrogée, sa filiale suisse X Switzerland n’a pas souhaité répondre à Swissinfo.
Sous Donald Trump, l’administration américaine a réagi jusqu’ici souvent brutalement aux réglementations dictées en Europe et visant les compagnies américaines de high-tech. Washington a imposé déjà des sanctions à l’encontre de personnes qui auraient joué un rôle décisif au sein de l’UE pour réglementer l’IA et les réseaux sociaux. La Suisse et son gouvernement pourraient être confrontés à ce type de conflit.
Jordi Calvet-Bademunt considère que l’attitude de l’administration américaine participe à la tendance négative à l’œuvre actuellement dans le monde en matière de liberté d’expression. «La pression exercée par le gouvernement Trump contre la société d’IA Anthropic au motif que son chatbot serait trop woke en est l’illustration», affirme-t-il.
Si la conception même de la liberté d’expression diffère depuis longtemps déjà entre les États-Unis et l’Europe, la confiance au sein de la population s’effrite également.
61% des Américains souhaitent que l’on puisse insulter le drapeau
Le soutien pour une liberté d’expression sans restriction diminue chez les citoyennes et citoyens américains, selon l’IndiceLien externe 2025 du groupe de réflexion The Future of Free Speech. Environ 60% estimaient en 2024 qu’elle incluait des propos insultants envers les minorités, 5% de moins qu’en 2021. Et 61% estimaient qu’elle incluait aussi les insultes envers le drapeau américain, 10% de moins qu’il y a cinq ans.
Cet indice montre également qu’aux États-Unis une majorité fait la distinction entre des propos insultants proférés par des individus et des insultes générées par l’intelligence artificielle. Pour une minorité, ces modèles ont le droit de produire des contenus qui insultent leur religion ou drapeau. Et une personne sur cinq seulement désire que ces modèles créent de faux contenus (deepfakes) sur des politiciennes et politiciens.
En Suisse, la plainte pénale de Karin Keller-Sutter contre Grok devrait trouver un écho.
Comme le révèle un sondage de l’institut gfs.bern, les géants de la tech ont mauvaise réputation.
En effet, neuf personnes sur dix en Suisse considèrent que les objectifs de ces entreprises sont uniquement axés sur le profit. Et 84% des personnes sondées s’inquiètent aussi de «l’influence politique trop forte de leur pays d’origine».
Notre article sur les risques que pose l’abandon de la vérification des faits sur les plateformes du groupe Meta:
Plus
Meta prône la liberté d’expression absolue et menace les droits humains
Une minorité répand la haine sur Internet
Ce ne sont en réalité que quelques individus qui au travers de leurs publications déversent des torrents de haine sur Internet, selon une étudeLien externe publiée en décembre dernier par l’École polytechnique fédérale de Zurich et la fondation Public Discourse.
Selon Simone Eymann, membre de cette fondation, «seuls 5% des utilisatrices et utilisateurs écrivent 78% des commentaires haineux publiés sur la Toile. Des mesures de modération qui seraient plus ciblées peuvent faire la différence», explique-t-elle.
Mais des plateformes comme X, Facebook ou Instagram freinent les efforts déployés aujourd’hui dans cette direction. À l’attention des utilisatrices et utilisateurs, Simone Eymann suggère «une réplique empathique, mais efficace pouvant influencer à la fois les auteurs des messages, mais également les lectrices et lecteurs» de ces derniers.
Elle considère comme plausible le risque que des outils d’IA générative comme Grok «contribuent à aggraver l’ampleur et la dynamique des discours haineux» sur Internet. Des contenus dénigrant une personne peuvent être générés en un seul clic. «Ce qui autrefois demandait du temps et des efforts peut être produit désormais en quelques secondes seulement. Cela vaut également pour les discours haineux», conclut-elle.
Relu et vérifié par Reto Gysi von Wartburg, traduit de l’allemand par Alain Meyer/dbu
Qu’est-ce que les contre-discours et comment peuvent-ils être utilisés comme stratégie pour lutter contre la haine sur Internet? Vous trouverez ici notre article sur le sujet:
Plus
Que faire contre la prolifération des discours de haine sur internet?
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.