De Lucerne à La Catedral ou l’ascension d’un dieu suisse du catch
Le Lucernois Claudio Castagnoli s’est fait un nom à l’international dans un sport plutôt marginal en Suisse. Sous les traits d’un riche banquier helvétique, il a remporté quelques-uns des titres les plus prestigieux des États-Unis en catch. Avant de tomber amoureux de la Lucha Libre mexicaine. Le héros sort du ring pour s’en expliquer.
Le catch professionnel et la Suisse, ça fait deux. La version nord-américaine, popularisée par la World Wrestling Entertainment (WWE), n’a jamais été très appréciée en Suisse. Au contraire de la France, de l’Allemagne ou du Royaume-Uni, la longue tradition des fédérations indépendantes, ces sociétés qui organisent et produisent les shows, n’existe pas dans le pays.
Mais quiconque suit le catch de ces vingt dernières années a forcément entendu parler de ce géant né à Lucerne. Un héros qui, dans le civil, répond au nom de Claudio Castagnoli (ou Cesaro).
Le Lucernois a émergé multi-capé en combat par équipe (deux contre deux) du circuit indépendant des années 2000, un moment où les fédérations proliféraient, révolutionnant ce sport. Champion en trio match (équipe de trois catcheurs) dans la All Elite Wrestling (AEW), champion des États-Unis de la WWE et champion du monde dans la Ring of Honor (ROH), la Pro-Wrestling Guerrilla (PWG), la Westside Xtreme Wrestling et le Consejo Mundial de Lucha Libre (CMLL) au Mexique: tel est son palmarès.
En clair, la carrière de Claudio Castagnoli est jalonnée de succès. Mais avec un passeport suisse, tout n’a pas coulé de source.
Les premiers pas dans le catch
Enfant plutôt actif, Claudio Castagnoli a commencé à jouer au tennis à six ans, avant de passer au football et de faire des étincelles comme attaquant titulaire de son club local tout en endossant le maillot de supporter du FC Lucerne.
En grandissant, son imposante stature et ses talents athlétiques ont gagné en évidence. Une nouvelle passion l’a saisi, celle du basket-ball, suivi religieusement à travers les résumés du teletext les lendemains de matches de la NBA. Il sera sélectionné en équipes régionales, sans jamais persévérer, le catch professionnel s’avérant boulimique dès la fin de son adolescence.
«J’étais fan, comme tout le monde. Puis j’ai vu ce gars, un Suisse qui pratiquait le catch, Siegmeister Rapo, confie le géant de 45 ans. Il combattait en Allemagne et un peu aux États-Unis. J’ai appris qu’il s’entraînait quelque part à Zurich, dans une salle de sport, sur des tapis. J’y suis allé, j’ai essayé, j’ai aimé, et j’ai commencé à voyager avec lui en Allemagne. Je m’y suis mis progressivement. Avec un autre gars du pays, nous avons formé le tag team Swiss Money Holding. Deux riches banquiers suisses qui voyageaient en pratiquant le catch. À l’époque, plus le personnage était outré, mieux c’était. On a repris le stéréotype du banquier suisse et on s’est éclaté en gars infects et provoquants.»
L’entrée du dragon
En dépit du succès, le catcheur risquait la voie de garage, sachant que les plus grandes fédérations de la planète sont établies aux États-Unis, au Japon et au Mexique. Claudio Castagnoli a choisi de tenter sa chance au Pays de l’oncle Sam alors que le monde du catch y était en transition. La WWE avait absorbé son plus grand rival, créant un monopole qui, bien malgré lui, poussait les fans vers le catch indépendant, en plein essor au milieu des années 2000.
Des fédérations cultes comme la ROH et la PWG ont gagné en popularité grâce à leur décorum. Blogs et réseaux entre pairs ont permis à une nouvelle génération de catcheurs et de fans de se frotter aux styles japonais et mexicain.
«À l’époque, on s’échangeait des cassettes vidéo, raconte Claudio Castagnoli. J’ai découvert d’autres formes de catch américain, comme l’Extreme Championship Wrestling, des trucs japonais, et plus tard, la lucha libre [le catch professionnel mexicain]. J’en suis tombé amoureux. J’ai assez vite compris que chaque fédération avait ses propres règles, ses préférences et son public. Plus vous êtes capable d’adapter votre style, meilleures sont les réactions. Les États-Unis sont différents de l’Allemagne, le Mexique est différent du Japon.»
Après un parcours brillant dans Chikara et la ROH, Claudio Castagnoli a progressivement obtenu des engagements plus en vue comme catcheur individuel. L’occasion de mettre en avant sa force surhumaine, lui valant le sobriquet de Swiss Superman. Il s’est aussi forgé des rivalités avec des figures cultes comme Eddie Kingston et Nigel McGuinness tout en développant son rôle de méchant, bâti sur ses «origines européennes, son intelligence supérieure et son goût pour la mode».
«En y repensant, c’était fou de voir tout le talent réuni à l’époque dans la ROH. On cherchait tous à prouver quelque chose. Vous mesurer à des adversaires plus talentueux, venant d’autres horizons, vous aide à vous améliorer. Pour accéder à la ROH, la PWG, la NOAH, la New Japan et l’All Japan, il fallait se battre. Il ne faut jamais s’arrêter si on veut s’améliorer», dit-il en référence à l’obsession du ring.
L’ascension de Cesaro
Malgré quelques échecs au mitan des années 2000, Claudio Castagnoli est devenu pleinement membre de la WWE en 2012. Pendant une décennie, il a lutté sous le nom de Cesaro. Incontournable de la division par équipe de la fédération, il a disputé des combats acclamés par la critique avec des stars comme Sami Zayn, John Cena et Sheamus. Son style européen, percutant, lui a gagné l’amour des fans et le respect de ses pairs et des légendes du ring (Stone Cold Steve Austin était un admirateur).
Mais les dirigeants de la WWE lui ont toujours refusé une place formelle dans les upper cards (positions les plus prestigieuses), craignant que son style de «catcheur pour catcheurs» ne cadre mal avec à leur approche axée sur le pur divertissement.
La AEW est une fédération récente focalisée sur les talents indépendants et les styles débordant les canons de la tv américaine. Invité à la rejoindre, Claudio Castagnoli a suivi son intuition et rallié un de ses clans les plus fameux, les Death Riders. Par la suite, la AEW a brisé d’autres tabous en s’associant avec la New Japan Pro-Wrestling (NJPW) et la CMLL mexicaine.
«Longtemps, les gens ont connu une seule manière et ça leur allait, note Claudio Castagnoli. Aujourd’hui, ils ont la possibilité de voir plus [de formes de catch]. C’est ce qui est beau. Chacun a sa propre façon de faire, et quand on mélange, on obtient quelque chose de génial. [À la AEW], Blue Panther peut passer à la tv américaine et catcher dans son style. Les catcheurs japonais ou mexicains peuvent apparaître à la tv et s’exprimer comme ils le veulent. En leur laissant la liberté, ça crée une connexion différente. Ils font juste à leur manière et ça fonctionne.»
Des monstres et des savants fous
Les partenariats de la AEW ont permis à Claudio Castagnoli de se réinventer. Sa relation à la lucha libre dépassait la seule ambition. Chez Chikara, son mentor Skayde lui avait enseigné les bases du style lucha et avant cela, il salivait déjà devant les fameux films de série B où Blue Demon, Mil Máscaras et Santo s’en prenaient à des monstres et des savants fous.
Au milieu des années 2000, avant de percer à la ROH, Claudio Castagnoli a passé un mois à Mexico City, échouant à se faire une place sous les lumières de l’Arena Mexico, fief de la CMLL. Vingt ans plus tard, le Suisse n’était pas seulement tête d’affiche des Friday night events de la mythique salle du quartier Doctores. Il s’y produisait en tant que champion du monde poids lourds de la CMLL et premier catcheur de l’AEW sous double contrat dans le pays.
«Ce fut un honneur immense et un super moment pour boucler la boucle. L’Arena Mexico, c’est ‘La Catedral’, et on le ressent. Il n’existe aucun endroit semblable dans le monde. Vous ressentez ce que cela signifie pour les gens. Vous éprouvez ce que veut dire descendre ces marches et monter sur ce ring, tant de légendes l’ont fait avant vous. À Mexico, en vous baladant, vous tombez partout sur des produits dérivés liés à la lucha. L’impact culturel est incroyable, et j’ai eu la chance d’en faire partie.»
Claudio Castagnoli a conservé le titre de champion du monde poids lourd de la CMLL 112 jours durant, avant de perdre face à Hechicero, lors d’un des rendez-vous les plus grandioses de la lucha libre au Mexique, le Homenaje A Dos Leyendas. La défaite n’amoindrit en rien sa réussite. Le règne du Lucernois tient une place à part dans la mémoire des fans et des médias mexicains. D’autant que le Swiss Superman continue à catcher chaque semaine à l’aune de la AEW et la CMLL.
«Il y a quelques années, je n’aurais jamais imaginé cela. Je voulais devenir catcheur professionnel, c’était mon objectif, mais je ne cherchais pas à devenir champion. Aujourd’hui, j’essaie juste de faire de mon mieux, en voyant ce que ça donne. J’ai eu la chance de combattre au Tokyo Dome et à La Catedral. J’ai remporté le titre de champion du monde poids lourds et j’ai été le premier catcheur à signer un double contrat. Ça m’a rendu humble. Je continue à travailler dur, à combattre du mieux que je peux, veillant à rester au top de ma forme. J’essaie d’avoir du plaisir aussi et de montrer au monde combien le catch professionnel peut être cool, fun et prenant.»
Texte relu et vérifié par Catherine Hickley et Eduardo Simantob, adapté en français par Pierre-François Besson/op
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